Somatic experiencing
Quand le corps se souvient encore
Une exploration sensible de cette approche thérapeutique qui relie trauma, mémoire corporelle et recherche de presence
1. Introduction : quand quelque chose continue de trembler en nous
Quand on prononce les mots somatic experiencing, quelque chose s’ouvre du côté du corps, comme si l’on reconnaissait enfin que nos blessures ne se logent pas uniquement dans les idées ou les souvenirs, mais dans la chair même de notre expérience. Il arrive qu’un événement soit passe depuis longtemps et que, pourtant, le cœur s’accélère, la respiration se bloque, les mains se refroidissent. On dit alors parfois : « c’est plus fort que moi ». En réalité, c’est souvent plus fort que le seul « mental ».
George Sand écrivait : « Nous ne sommes pas seulement corps, ou seulement esprit ; nous sommes corps et esprit tout ensemble. ». Ce que des approches comme la Somatic Experiencing viennent rappeler, c’est que lorsqu’un traumatisme a brise quelque chose dans cette unité, le chemin de la restauration passe aussi par la reconnexion a ce corps-esprit ensemble.
Dans un monde ou l’on se raconte beaucoup nos histoires, mais ou l’on prend parfois peu le temps d’écouter ce qui tremble, ce qui se fige ou ce qui fuit en silence a l’intérieur, la question devient alors : comment offrir un espace a ce qui, en nous, n’a jamais pu vraiment terminer ce qui s’est passe ?
2. Origines et notions fondamentales : du trauma a la sagesse du corps
La Somatic Experiencing a été développée par le psychothérapeute américain Peter A. Levine, a partir d’une observation simple et pourtant vertigineuse : dans la nature, les animaux soumis a la prédation vivent des expériences extrêmes de peur et de sidération, mais ne développent pas les mêmes séquelles traumatiques que les humains. Une fois le danger écarté, leurs corps tremblent, se déchargent, reprennent leur cours. Quelque chose se complète.
Levine va peu a peu articuler l’idée que le trauma n’est pas seulement l’évènement lui-même, mais une activation de survie qui est restée prisonnière dans le système nerveux, faute d’avoir pu se dérouler jusqu’au bout. Le corps, alors, continue a se comporter comme si la menace était toujours présente. « Il n’y a pas que les mots. Notre corps aussi a besoin de se manifester pour surmonter le trauma et nous aider a revivre normalement », rappelle une présentation de son ouvrage Réveiller le tigre : guérir le traumatisme.
Sur ce fond, la Somatic Experiencing propose une approche dite « bottom-up » : au lieu de s’adresser d’abord aux pensées, elle invite a revenir a la sensation, a l’image, au mouvement impulse, au sensible le plus immédiat. Levine a nomme SIBAM ce tissage entre Sensation, Image, Behavior (comportement), Affect et Meaning (sens). Quand le trauma fragmente ce tissage, la SE cherche a restaurer une forme de cohérence, non pas en forçant le souvenir, mais en accompagnant patiemment ce que le corps sait encore.
3. Regards croises : psychologique, systémique, existentiel
Psychologiquement, la Somatic Experiencing interroge notre manière habituelle de penser la souffrance. On a longtemps suppose que pour « aller mieux », il fallait avant tout mettre des mots, reconstruire une histoire, comprendre. Cela reste souvent précieux, mais ne suffit pas toujours, surtout lorsque le système nerveux demeure bloque dans des réponses de fuite, de lutte ou de figement. Le corps continue alors a réagir avec une logique qui lui est propre, parfois en décalage complet avec la situation présente.
Du point de vue systémique, le trauma ne touche pas seulement un individu, mais des liens : liens familiaux, sociaux, symboliques. Une hypervigilance, une colère subite, une tendance a se retirer du monde peuvent venir percuter les proches, générer des malentendus, des cycles de répétition. La Somatic Experiencing s’inscrit alors dans une écologie relationnelle : en aidant un corps a retrouver des marges de sécurité, c’est tout un réseau de relations qui peut respirer autrement.
Philosophiquement, cette approche se frotte au vieux problème du corps et de l’esprit. Nous ne sommes ni des machines purement biologiques, ni des consciences désincarnées. Le trauma vient justement toucher ce nœud, en montrant que quelque chose peut rester imprime dans la trame du vivant, jusque dans la posture, les muscles, la peau. Ce que certains textes appellent « mémoire corporelle » n’est pas un simple slogan : c’est une manière de dire que notre histoire se raconte aussi sans mots, par micro-mouvements et sensations discrètes.
Dans cette perspective, la Somatic Experiencing n’oppose pas le psychique au somatique : elle cherche plutôt a re-entrelacer ce qui avait été séparé, parfois pour survivre.
4. Impacts concrets : la vie quotidienne sous l’angle du système nerveux
Dans la vie de tous les jours, le trauma non résolu ne se manifeste pas seulement dans les grands récits spectaculaires. Il se glisse dans une crispation banale lorsqu’on entend une porte claquer, dans cette fatigue qui ne passe pas, dans un sommeil morcelle ou des cauchemars récurrents, dans ce besoin irrépressible de tout contrôler ou, a l’inverse, dans une impression d’être comme absent a soi-même. Les diagnostics parlent parfois de troubles anxieux, de dépression, de somatisations ; le corps, lui, raconte peut-être qu’il est reste en alerte bien après la fin de l’évènement.
Bessel van der Kolk, psychiatre spécialise du trauma, insiste : « Il est crucial que le traitement d’un trauma porte sur l’ensemble de l’organisme, cerveau, corps, esprit. ». Une phrase qui pourrait servir de fil rouge a la Somatic Experiencing. Lorsque l’on travaille avec la perception fine des sensations — chaleur, tremblement, contraction, souffle qui s’allonge ou se bloque —, il devient possible de repérer comment le système nerveux tente, parfois de manière maladroite, de protéger la personne.
Concrètement, cela signifie que les effets du trauma ne se réduisent pas a des « symptômes » a faire disparaitre, mais qu’ils peuvent être compris comme des tentatives de réguler un monde interne demeure trop charge. Une séance de SE n’a pas pour objectif d’arracher ces réactions, mais de leur offrir des conditions pour qu’elles se transforment en quelque chose de plus vivable, avec davantage de marge et de nuance.
5. Un developpement signifiant : accompagner le corps vers plus de possibilites
Au cœur de la Somatic Experiencing, il y a ce geste d’attention : prendre au sérieux ce qui se passe dans le corps, a la seconde près. Une séance peut commencer par un simple « que remarquez-vous, la, maintenant ? » L’accompagnement s’oriente ensuite a partir de petites variations : une vibration dans la poitrine, une envie minuscule de tourner la tête, une image qui surgit, un souvenir corporel, parfois sans paroles pour l’accompagner.
La méthode parle de titration pour designer le fait d’approcher le vécu traumatique par petites doses, sans replonger brutalement dans la scène d’origine. Il ne s’agit pas de revivre, mais de revisiter, a partir de ressources présentes : le contact avec une chaise, une sensation d’appui dans les pieds, la conscience de ne plus être seul. Le corps, peu a peu, peut re-negocier la manière dont l’énergie de survie circule. Un léger tremblement, un soupir, une chaleur qui se diffuse peuvent déjà signifier qu’un mouvement bloque trouve enfin une issue.
On pourrait dire que la Somatic Experiencing travaille a redonner du temps et de l’espace a ce qui, autrefois, s’est produit trop vite et trop fort. Cela demande de la lenteur, de la précision, une forme de pudeur thérapeutique. On ne cherche pas a « déclencher » des réactions, mais a se tenir suffisamment près pour que le vivant retrouve son élan propre. Lorsque cela arrive, le changement est parfois discret, presque imperceptible de l’extérieur, mais intérieurement, on sait que quelque chose a bouge.
6. Ouverture : au-delà du trauma, une autre manière d’habiter le vivant
Ce que la Somatic Experiencing laisse entrevoir dépasse le strict cadre clinique. En écoutant la manière dont un corps tente de se réorganiser après l’épreuve, on touche aussi a une sagesse plus large : celle d’un organisme qui, malgré tout, cherche la vie. La question n’est plus seulement « comment enlever la souffrance ? », mais « comment accompagner un être vivant pour qu’il retrouve sa capacite de relation, de présence, de jeu avec le monde ? ».
On peut alors entendre autrement certaines intuitions philosophiques et spirituelles qui ont tente de penser l’unité corps-esprit. Le trauma, dans cette perspective, n’est pas uniquement une défaite, mais aussi un lieu ou se révèle la vulnérabilité fondamentale de notre condition. L’attention aux sensations, loin d’être un repli narcissique, devient une manière de reconnaitre que nous sommes traverses, affects, mémoires, liens, et que nos histoires singulières s’inscrivent dans un tissu social et symbolique plus vaste.
La Somatic Experiencing ne pretend pas tout expliquer ni tout guerir. Elle propose un langage supplementaire pour approcher la question du trauma, un langage fait de souffle, de mouvements minuscules et de gestes parfois infimes, mais porteurs d’un changement d’orientation : du pur « subir » vers un peu plus de capacite d’agir, ou tout au moins de sentir autrement.
7. Conclusion : laisser une place a ce qui voulait encore dire quelque chose
En fin de compte, la Somatic Experiencing invite a un déplacement discret mais profond : considérer que le corps n’est pas seulement la scène du dommage, mais aussi un partenaire de la reconstruction. On pourrait dire, en détournant légèrement le titre de Bessel van der Kolk, que le corps n’oublie rien, mais qu’il cherche aussi, inlassablement, a retrouver un chemin vers un présent habitable.
Nous savons bien, au fond, que nous ne sommes pas réduits a nos blessures, pas plus que nous ne sommes sépares d’elles. La Somatic Experiencing ne retire rien a la complexité de nos histoires, ne remplace ni la parole, ni le collectif, ni les dimensions symboliques de la vie. Elle ajoute une couche d’écoute, un plan supplémentaire ou le vivant peut tenter, pas a pas, de se rassembler.
Peut-être est-ce déjà beaucoup : offrir un lieu ou ce qui, en nous, n’a jamais vraiment pu finir, commence enfin a trouver une forme, un rythme, une respiration suffisante pour que l’on puisse continuer.
Bibliographie
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guerison du traumatisme, Albin Michel.
- Peter A. Levine, Reveiller le tigre : guerir le traumatisme, InterEditions.
- Peter A. Levine, Guerir nos traumas. Restaurer la sagesse du corps grace a la Somatic Experiencing®, Quantum Way.
- Peter A. Levine, Trauma et memoire. Un guide pratique pour comprendre et travailler sur le souvenir traumatique, InterEditions.
