Communication NonViolente

Au cœur des liens
Explorer comment la communication NonViolente et IOSBDA relient corps, psyché et lien social dans nos vies
On entend beaucoup parler de communication NonViolente, parfois comme d’une technique, parfois comme d’un idéal un peu lointain. Mais quand un mot blesse ou apaise, ce n’est pas une idée abstraite qui est touchée : c’est le corps qui se tend ou se détend, la psyché qui se ferme ou s’ouvre, le lien social qui se crispe ou se répare. Marshall Rosenberg rappelait que « les mots peuvent être des fenêtres ou des murs » ; au fond, tout l’enjeu est là : comment choisit-on, ensemble, d’ouvrir des fenêtres plutôt que d’élever des murs entre nous ?
La Communication NonViolente est née dans les années 1960 autour du travail de ce psychologue américain, nourri par la non-violence de Gandhi et l’approche centrée sur la personne de Carl Rogers. Elle propose un processus simple en apparence, mais exigeant dans la pratique : revenir, quels que soient les enjeux, à ce qui se passe en nous et entre nous, plutôt qu’aux images d’ennemi que l’on projette sur l’autre.
Une pratique incarnée : là où le corps rencontre le langage
On sait rarement à quel point une phrase se dépose dans le corps. Une remarque sèche peut serrer la gorge, un reproche répété nouer l’estomac, un mot juste laisser descendre quelque chose jusque dans la poitrine. La communication NonViolente s’intéresse à cette interface subtile où le langage vient toucher la chair, où la psyché tente de donner forme symbolique à ce qu’elle traverse.
Rosenberg écrivait : « En Communication NonViolente, nous aspirons à nous relier aux autres de telle manière que notre vraie nature puisse s’exprimer. » Ce « vrai » n’est pas une essence figée, mais un mouvement : celui des besoins qui nous habitent, de la fragilité qui affleure, des élans qui cherchent chemin. Quand on s’y relie, les tensions sociales cessent d’être seulement des affrontements d’idées pour redevenir des rencontres entre êtres vivants.
Dans un contexte thérapeutique, cela se traduit par un travail très concret : remarquer comment le corps réagit à une parole, comment l’imaginaire s’embrase, comment l’histoire personnelle se réinvite dans la scène présente. La CNV devient alors un fil, un rythme qui relie le ressenti intime au cadre social de la relation et, au-delà, aux grands récits symboliques qui nous façonnent : la peur d’être rejeté, le besoin de reconnaissance, le fantasme d’une harmonie impossible.
Les quatre temps de la CNV : un geste plutôt qu’une méthode
Classiquement, on résume la Communication NonViolente en quatre étapes, souvent désignées par l’acronyme OSBD : Observation, Sentiment, Besoin, Demande. On peut les voir comme un geste continu, un mouvement intérieur qui se clarifie peu à peu.
Il y a d’abord l’Observation : revenir à ce qui se passe, précisément, sans y mêler d’emblée nos interprétations. Non pas « tu ne respectes jamais rien », mais « tu es arrivé à 22h alors que nous avions rendez-vous à 19h ». Ce retour au factuel n’est pas froid : il prépare le terrain.
Vient ensuite le Sentiment, ce climat intime que l’on accepte de nommer. Tristesse, colère, peur, lassitude, joie parfois. Mettre un mot sur le ressenti, c’est déjà cesser de le confondre avec un jugement sur l’autre.
Puis le besoin se laisse approcher : besoin de fiabilité, de soutien, de liberté, de repos, de clarté… La CNV part de l’idée que ces besoins sont universels, même si nos manières de les vivre sont singulières. Enfin, la Demande CNV sans exiger apparaît comme une passerelle possible : une formulation concrète, réalisable, qui ouvre un espace de choix et non d’obéissance.
Ce chemin n’a rien d’automatique. Il demande de la lenteur, de la lucidité, une forme de courage tranquille pour laisser tomber les raccourcis habituels. Mais, pas à pas, il crée des conditions où la parole redevient partage plutôt qu’arme.
L’empathie comme climat : écouter avec tout le corps
Si la CNV s’est tant invitée en thérapie, c’est qu’elle rejoint une intuition déjà présente chez Carl Rogers (voir Approche centrée sur la personne) : la qualité d’une relation d’aide dépend en grande partie de la capacité d’écoute et d’empathie du thérapeute. Jean-Philippe Faure résume joliment cette dimension en écrivant : « L’empathie est au cœur même de la Communication NonViolente, c’est une écoute totale, profonde et désintéressée, qui ne cherche pas à influencer l’autre. »
Dans cette écoute, le corps n’est pas un simple support : il est instrument de résonance. On perçoit une tension dans une épaule, une chaleur dans le ventre, une accélération du souffle — les nôtres ou ceux de l’autre. La psyché tisse des hypothèses, mais la pratique invite à ne pas les imposer : à les laisser se déposer, se vérifier, se reprendre.
Socialement, cette posture crée un espace rare : un lieu où l’on n’est pas sommé de se justifier, mais accueilli tel que l’on est dans l’instant. Symboliquement, elle offre un contrepoint à une culture de la performance et de la vitesse : ici, on prend le temps de laisser une parole se dérouler jusqu’au bout.
IOSBDA : une évolution en six étapes, fidèle à l’esprit de la CNV
À partir de cette trame, on peut faire évoluer la forme sans trahir l’esprit. C’est le sens du processus en six étapes IOSBDA : Intention, Observation, Sentiment, Besoin, Demande, Accueil de la réponse. Il ne s’agit pas d’ajouter un vernis théorique, mais de mettre en lumière deux gestes souvent implicites dans la pratique.
L’intention vient avant tout. Avant d’ouvrir la bouche, quelque chose en nous sait, plus ou moins consciemment, ce que l’on cherche : se défendre, avoir raison, ou bien comprendre et être compris. Clarifier son intention, c’est déjà agir sur le champ relationnel. Est-ce que l’on veut punir, ou restaurer un lien ? Est-ce que l’on parle pour éviter un silence, ou pour prendre soin de quelque chose de précieux ?
L’observation, le sentiment, le besoin et la demande gardent leur place, comme autant de paliers qui relient l’expérience la plus intime à une parole partageable. Puis vient l’accueil de la réponse, souvent parent pauvre de nos modèles de communication. IOSBDA le remet au centre : ce que l’autre va dire ou ne pas dire, son oui, son non, son hésitation, tout cela mérite un espace d’écoute à part entière.
Accueillir la réponse : là où la relation vraiment commence
On pourrait croire que tout se joue dans la qualité de « notre » communication. Mais une relation ne se laisse jamais réduire à un monologue bien formé. La phase d’accueil de la réponse est ce moment fragile où le social et l’intime se croisent : l’autre réagit avec sa propre histoire, son corps, ses symboles.
Albert Camus écrivait : « Tout refus de communiquer est une tentative de communication. Tout geste d’indifférence ou d’hostilité est appel déguisé. » L’esprit d’IOSBDA invite à entendre cet appel, même lorsque la réponse ne ressemble pas à ce que l’on espérait. Un silence peut dire la peur, un éclat de voix la fatigue, un détour ironique un besoin de préserver la face.
Accueillir la réponse, ce n’est pas tout accepter ni renoncer à soi. C’est reconnaître que la relation est un système vivant, où chaque mouvement de l’un résonne chez l’autre. Le corps sent si la porte se referme ou si une brèche s’ouvre. La psyché tente d’interpréter, mais la pratique propose de rester un peu plus longtemps dans la curiosité que dans le verdict.
De l’intime au collectif : tisser du symbolique à partir du quotidien
La communication NonViolente est souvent présentée comme un outil pour mieux vivre en couple, en famille ou au travail. C’est vrai, mais insuffisant. Rosenberg voyait dans la CNV une contribution possible à un changement social plus large, inspiré par la non-violence de Gandhi et par une confiance profonde dans la capacité humaine à coopérer plutôt qu’à dominer.
Quand on pratique IOSBDA, on ne travaille pas seulement sur « nos petits conflits ». On touche, à travers eux, des scénarios plus vastes : la place du pouvoir dans les institutions, la manière dont une société traite la vulnérabilité, les mythes de force et de réussite qui traversent nos imaginaires. Le moindre échange devient le lieu où ces forces se rejouent à une échelle micro.
Le corps s’en souvient : tensions chroniques, épuisement, ou au contraire sensations d’alignement lorsqu’une parole juste trouve enfin sa forme. La psyché y inscrit des récits nouveaux : on découvre que l’on peut dire non sans rompre le lien, oui sans se trahir. Socialement, ces micro-expériences nourrissent d’autres façons de faire collectif. Symboliquement, elles dessinent des histoires plus hospitalières pour nos fragilités.
Une langue pour la vulnérabilité partagée
Au fond, la communication NonViolente, surtout lorsqu’elle est revisitée par un processus comme IOSBDA, propose une langue pour la vulnérabilité partagée. Une langue qui ne sépare pas le corps de l’esprit, l’individu du groupe, la matière du symbolique.
Nous n’y serons jamais « parfaits ». Mais chaque fois que l’on prend le temps de clarifier son intention, de regarder ce qui se passe en soi, de nommer un sentiment, de reconnaître un besoin, de risquer une demande, puis d’accueillir la réponse de l’autre, quelque chose se déplace. Les mots cessent d’être seulement des murs ; ils deviennent ces fenêtres par lesquelles on se laisse voir un peu plus vrai.
Dans cet espace, la thérapie rejoint la vie quotidienne, et la vie quotidienne devient, à sa manière, un lieu de thérapie mutuelle. Non pas pour nous rendre dociles à un système, mais pour rendre à nos relations leur puissance créatrice.
Bibliographie
- Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Introduction à la Communication NonViolente, La Découverte.
- Marshall B. Rosenberg, La Communication NonViolente au quotidien, Éditions Jouvence.
- Jean-Philippe Faure & Céline Girardet, L’empathie, le pouvoir de l’accueil. Au cœur de la communication non-violente, Éditions Jouvence.
- Thomas d’Ansembourg, Cessez d’être gentil, soyez vrai !, Les Éditions de l’Homme.
