Image enluminure

Tension & Trauma Releasing Exercises

Quand le corps relache

Ce que les mots ne savent plus dire

Les Tension & Trauma Releasing Exercises, souvent abrégés en TRE, partent d’une intuition simple et pourtant profonde : le corps n’est pas seulement le théâtre du stress et du traumatisme, il en est aussi l’un des langages possibles de guérison. On connaît les récits, les analyses, les séances où l’on tente de mettre des mots sur ce qui a blessé. Mais il arrive un moment où la parole se heurte à une limite, alors que quelque chose continue de serrer dans la poitrine, de tirer dans le ventre, de contracter la nuque. Comme le rappelle Bessel van der Kolk, « le corps n’oublie rien ». Rester à son écoute devient alors moins un luxe qu’une nécessité silencieuse.

Dans cette perspective, les TRE proposent un chemin inhabituel : laisser émerger des tremblements spontanés, organisés par une série d’exercices, pour permettre au système nerveux de retrouver une forme de respiration. C’est une entrée par le corps, mais qui ne cesse de dialoguer avec la psyché, avec notre histoire relationnelle, avec le monde social dans lequel nous avons appris à nous tenir droits, à tout “tenir” justement.


Quand le corps se souvient à notre place

On peut vivre longtemps en pensant que tout est “derrière nous”, alors même que le corps continue à porter l’empreinte de ce qui a été traversé. Une succession de nuits hachées, des sursauts au moindre bruit, un ventre toujours légèrement noué, ou ce sentiment diffus d’être en hyper-vigilance. Le traumatisme n’est pas seulement un événement, il devient parfois un climat intérieur durable. Boris Cyrulnik écrit que « le malheur n’est pas une identité, mais il laisse des traces ». Ces traces-là sont souvent musculaires, nerveuses, posturales.

Les TRE prennent au sérieux ce langage du corps. Elles s’appuient sur l’observation, faite dans différents contextes de crise, que face au danger l’organisme se contracte, se replie, fige parfois ses mouvements pour survivre. Quand le danger est passé, les mammifères tremblent, secouent, déchargent. Nous, humains, avons appris à contenir ces tremblements, à les juger, à les étouffer. La méthode TRE propose de redonner à ce réflexe une place, dans un cadre pensé pour que ce “laisser vibrer” ne soit ni spectaculaire ni incontrôlé, mais suffisamment soutenu pour être apprivoisé.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement une détente musculaire. C’est la possibilité, doucement, que quelque chose de notre histoire cesse de se rejouer dans la tension chronique, et trouve une autre voie d’expression.


La logique des TRE : un dialogue avec le système nerveux

Concrètement, les Tension & Trauma Releasing Exercises se présentent comme une séquence de mouvements simples qui sollicitent en particulier les muscles des jambes, du bassin et du bas du dos. L’intention n’est pas la performance, mais une légère activation, comme si on rapprochait le corps d’un seuil à partir duquel il pourrait se mettre à trembler de lui-même. Une fois ce seuil approché, on s’allonge, on se dépose sur le sol, et l’on laisse le mécanisme neurogénique apparaître, dans la mesure où il le souhaite.

Les tremblements ne sont pas identiques d’une personne à l’autre. Parfois ils sont subtils, presque imperceptibles ; parfois plus amples, toujours dans la mesure où chacun se sent suffisamment en sécurité pour les laisser se dérouler. On n’“impose” pas le tremblement, on lui ouvre un espace. Comme le disait déjà Merleau-Ponty, « mon corps n’est pas seulement un objet dans le monde, il est aussi un moyen de le connaître ». Ici, il devient un moyen de se connaître dans la manière même dont il se relâche.

Sur le plan physiologique, on peut comprendre les TRE comme une façon de permettre au système nerveux autonome de passer progressivement d’un mode de survie (fuite, lutte ou figement) à un mode plus régulé. Les muscles profonds, souvent impliqués dans la posture de défense, se relâchent par petites vagues. La respiration se modifie, parfois sans qu’on s’en aperçoive tout de suite. Il ne s’agit pas de “vider” le trauma, mais d’offrir au corps une manière nouvelle de le porter.


Vivre l’expérience des tremblements : entre intime et symbolique

Pour beaucoup, la première expérience de TRE est déroutante. On ne “fait” pas grand-chose, du moins en apparence, et pourtant le corps se met à raconter une histoire que l’on n’avait pas prévue. On peut sentir une chaleur qui monte, une émotion qui affleure, un souvenir qui passe à la vitesse d’un éclair ou, au contraire, rien de très spectaculaire, juste une fatigue plus douce ensuite. Alice Miller rappelait : « quand le corps cède enfin, la vérité trouve un passage ». Ce passage n’est pas toujours spectaculaire, mais il est souvent signifiant.

Les tremblements, dans ce cadre, ne sont pas uniquement un phénomène physique. Ils ont une dimension symbolique puissante. Ils peuvent représenter pour certain·e·s la possibilité de ne plus “tenir”, de ne plus être celui ou celle qui garde tout, qui contrôle tout. Dans un monde social qui valorise la maîtrise, l’efficacité, la performance, accepter que le corps vibre, qu’il échappe un peu, revient à réhabiliter une part de vulnérabilité humaine. On se découvre moins solide que prévu, mais peut-être plus vivant.

Ce qui se joue là dépasse la seule psyché individuelle. Il y a quelque chose de collectif dans ces corps qui, peu à peu, n’acceptent plus de tout contenir en silence. Les TRE deviennent alors une sorte de micro-rituel contemporain où l’on reconnaît, à travers le geste du tremblement, que la souffrance mérite une forme de scène, même discrète, pour être reconnue.


Intégrer les TRE dans une trajectoire thérapeutique et sociale

Les Tension & Trauma Releasing Exercises ne prétendent pas être une solution miracle. La recherche scientifique sur leur efficacité reste encore limitée, et l’on sait que les situations de traumas complexes, de troubles psychiatriques sévères ou de fragilités médicales demandent un accompagnement particulièrement prudent. Les TRE gagnent à s’inscrire dans une trajectoire plus large : psychothérapie, médiations corporelles, soutien social. Winnicott rappelait que « c’est dans un environnement suffisamment bon que l’on peut se risquer à être soi-même ». La pratique des TRE ne fait pas exception à cette règle.

Dans un cadre thérapeutique, les TRE peuvent ouvrir un complément : elles soutiennent la capacité d’auto-régulation entre les séances, elles permettent de passer par le corps quand la parole se fatigue, elles donnent parfois au thérapeute un langage supplémentaire pour aborder la question des limites, du consentement, de la sécurité interne. Sur le plan social, on peut y voir une manière de résister au rythme qui nous pousse à tenir, coûte que coûte, sans jamais trembler. Reconnaître la légitimité du tremblement, c’est reconnaître que nous ne sommes pas faits pour absorber indéfiniment les chocs du monde.

Loin d’un dogme, les TRE invitent à une expérimentation progressive : on observe ce que le corps propose, on ajuste, on ralentit, on cesse si c’est trop. On compose avec son propre seuil, avec son histoire, avec son contexte relationnel. Ce n’est pas un protocole qui viendrait s’imposer à la personne ; c’est une méthode qui se laisse transformer par chaque corps qui la rencontre.


Entre rigueur et douceur : une place parmi d’autres chemins

L’un des enjeux, lorsqu’on parle de TRE, est de tenir ensemble la promesse et la prudence. La promesse : celle d’un outil qui redonne au corps une place active dans la régulation du stress et du traumatisme, qui rappelle que notre chair n’est pas uniquement le lieu où “ça fait mal”, mais aussi celui où quelque chose peut se remettre à circuler. La prudence : celle de ne pas faire des TRE un nouveau dogme, ni un passage obligé, ni un substitut à tout le reste.

On pourrait dire, avec sobriété, que cette méthode nous aide à nous rappeler que nous sommes des êtres traversés : par des histoires familiales, par des violences sociales, par des injonctions culturelles à tenir bon, par des gestes de soin, aussi. Les tremblements des TRE ne corrigent pas tout cela. Mais ils ouvrent parfois une brèche, un intervalle dans lequel on respire un peu autrement, où l’on sent que le corps se réorganise à sa façon. Et dans cet intervalle, il devient possible de réinventer, un peu, notre manière d’habiter notre propre histoire.


Bibliographie

  • Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, Éditions Albin Michel.
  • David Berceli, Exercices pour libérer les tensions et les traumatismes, Guy Trédaniel Éditeur.
  • Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, Éditions Odile Jacob.
  • Peter Levine, Réveiller le tigre : Guérir le traumatisme, Éditions des Lilas.
  • Thomas d’Ansembourg, Cessez d’être gentil, soyez vrai !, Les Éditions de l’Homme.

Voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

100%