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Respiration holotropique et psyché

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Aux frontières du soi

Explorer les états de conscience élargis tout en restant ancré dans le corps, la relation et le monde contemporain

Dans un monde où l’on retient souvent son souffle pour tenir le rythme, la respiration holotropique vient remettre le corps au centre de l’expérience psychique. Elle n’est pas seulement une technique spectaculaire pour « respirer autrement », mais une manière d’ouvrir, avec prudence, un passage vers des couches plus profondes de nous-mêmes. Là où le corps, la psyché, le social et le symbolique se répondent.

On parle beaucoup aujourd’hui d’« états modifiés de conscience », de quête de sens, de spiritualité hors cadre religieux. Mais derrière ces mots parfois galvaudés, il y a des existences bien concrètes : des corps tendus, des histoires familiales, des rôles sociaux, des douleurs anciennes qui cherchent une voie de transformation. Comme l’écrivait C. G. Jung, « Ce qui ne vient pas à la conscience revient sous forme de destin. » La respiration holotropique se situe précisément à cet endroit délicat où l’on tente de laisser venir, plutôt que de continuer à subir.

La psychologie transpersonnelle, dont est issue cette approche, propose d’élargir le champ de la psychothérapie au-delà de l’ego individuel. Non pas pour fuir la réalité, mais pour inclure dans le travail thérapeutique les dimensions d’appartenance, de symbolique et, parfois, d’expérience spirituelle. On ne flotte pas au-dessus de la vie : on s’y enracine différemment.

Une psychologie qui dépasse sans nier le moi

La psychologie transpersonnelle est née de la rencontre entre la rigueur des sciences humaines et l’intuition que l’humain ne se réduit pas à ses symptômes ni à ses comportements observables. Elle regarde ce qui se passe quand les frontières habituelles du « je » s’assouplissent : expériences d’unité, impressions d’appartenir à quelque chose de plus vaste, souvenirs archaïques, images archétypiques qui semblent nous traverser plus qu’elles ne nous appartiennent.

Pour autant, il ne s’agit pas d’adhérer à un système de croyances ou de proposer une nouvelle métaphysique. C’est plutôt une clinique de la profondeur : comment accompagner ce qui surgit lorsque la conscience ordinaire se déplace ? Comment donner une place à ces vécus sans les sacraliser ni les pathologiser trop vite ? Là encore, Jung nous accompagne : « On ne devient pas éclairé en imaginant des figures de lumière, mais en rendant consciente l’obscurité. » La perspective transpersonnelle invite à accueillir l’ombre, les blessures, les mémoires, dans un cadre qui reconnaît aussi leur dimension symbolique.

Dans ce champ, la respiration holotropique occupe une place particulière : elle n’est ni une psychothérapie au sens classique, ni une simple technique de bien-être. Elle est un dispositif qui ouvre un espace, avec ses règles, ses soutiens, ses rituels, pour que quelque chose puisse se dire autrement que par les seuls mots.

Stanislav Grof : des molécules à la musique du souffle

Stanislav Grof vient d’abord de la psychiatrie. Ses recherches initiales sur les psychédéliques l’ont confronté à des expériences intérieures d’une intensité et d’une profondeur qui débordaient largement les catégories habituelles du diagnostic. Lorsque ces substances sont devenues illégales, il n’a pas renoncé à explorer ces territoires de la psyché : il a cherché une voie qui ne s’appuierait plus sur la chimie, mais sur un allié beaucoup plus ancien : la respiration.

Avec la respiration holotropique, Grof propose un cadre précis : un souffle accéléré et soutenu, une musique qui accompagne, un espace sécurisant, la présence de facilitateurs, une possibilité d’expression corporelle et émotionnelle, puis un temps d’intégration. Rien de magique, et pourtant, pour nombre de personnes, quelque chose d’assez rare : l’impression que les défenses habituelles se relâchent, que le corps « parle » à sa façon, que des images émergent comme dans un rêve éveillé.

On pourrait s’imaginer que tout se passe dans une sorte d’extase désincarnée. En réalité, ce qui se déploie est souvent très concret : un souvenir d’enfance où l’on n’a pas été entendu, une scène familiale qui revient avec une intensité nouvelle, un conflit intérieur qui prend la forme d’un paysage, d’un animal, d’un symbole. Le social et l’intime se rencontrent : l’histoire personnelle croise les normes, les silences et les blessures d’un monde plus large.

Comme l’écrit Saint-Exupéry, « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » La respiration holotropique fait parfois apparaître justement cet « essentiel » qui ne se laisse pas saisir par un bilan ou un questionnaire, mais qui peut être ressenti de tout le corps.

Ce que le corps sait déjà

Dans une séance de respiration holotropique, le corps n’est pas un simple véhicule. Il est le terrain, le langage, parfois le guide. Le rythme de la respiration se transforme, la cage thoracique s’ouvre, des tremblements ou des mouvements spontanés peuvent apparaître. Pour un observateur extérieur, cela pourrait sembler purement physiologique. Pour la personne qui vit l’expérience, il se peut que ce soit un souvenir qui remonte, une colère qui enfin se donne le droit de circuler, un chagrin longtemps retenu qui trouve un passage.

On touche ici à une dimension où le psychique et le corporel ne sont plus séparés. Une oppression dans la poitrine devient peut-être la mémoire d’une parole qu’on n’a jamais pu prononcer. Un poids dans le ventre se met en relation avec une loyauté familiale silencieuse. Le langage symbolique surgit, non pas comme un décor ésotérique, mais comme une manière pour le corps de raconter ce qu’il porte depuis longtemps.

Nous vivons dans des sociétés où l’on demande au corps d’être performant, présentable, silencieux sur ce qu’il ressent. La respiration holotropique propose l’exact inverse : lui donner quelques heures pour qu’il exprime, à sa façon, ce qui a été retenu. L’enjeu n’est pas de produire une expérience « extraordinaire », mais de laisser se déplier une vérité intime qui passe par le souffle, le geste, la larme, le rire parfois.

Entre ouverture et prudence : une pratique à manier avec soin

Parce qu’elle touche à ces couches profondes de l’être, la respiration holotropique n’est pas une pratique anodine. Elle peut raviver des traumas, mettre en mouvement des affects longtemps contenus, faire surgir des contenus psychotiques chez des personnes déjà fragilisées. Elle demande donc un cadre solide, une éthique claire, une préparation et un suivi adaptés.

Il ne s’agit pas d’opposer la respiration holotropique aux formes plus « classiques » de psychothérapie. On peut au contraire la concevoir comme un complément possible, pour certaines personnes, à certains moments de leur parcours. Un lieu où ce qui a été élaboré en paroles trouve aussi un espace d’incarnation, où ce qui ne parvient pas à se dire peut commencer à se ressentir autrement.

Dans ce sens, la dimension sociale n’est jamais très loin : ce que nous vivons intérieurement est pris dans des histoires de genre, de classe, de culture, de migrations, d’appartenances. Ce qui remonte en séance porte parfois l’empreinte de tout cela. Le thérapeute, ou le facilitateur, n’écoute pas seulement un individu isolé, mais un être situé, traversé par des héritages, des fractures et des ressources collectives.

La symbolique, elle, offre une forme de pont. Une image de montagne à gravir, un océan où l’on plonge, une naissance vécue à nouveau : autant de scènes intérieures qui peuvent être travaillées ensuite, dessinées, racontées, associées à d’autres moments de la vie. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », écrivait Hölderlin. L’expérience holotropique, quand elle est bien accompagnée, peut être de cet ordre : une intensité qui porte à la fois le risque de la déstabilisation et la promesse d’une recomposition plus vivante.

Tisser du sens, doucement

Dans l’après-coup d’une séance, une autre respiration commence : celle de l’intégration. On revient à un souffle plus naturel, on se réoriente vers la vie quotidienne, le téléphone, le travail, la famille. Ce qui s’est passé ne prend sens que peu à peu, au fil des jours, des échanges, des rêves. Le travail thérapeutique peut alors renouer avec ses formes plus familières : parler, relier, comprendre, mettre en perspective, parfois décider de changer quelque chose dans sa vie très concrète.

La respiration holotropique ne remplace pas ce chemin patient. Elle le nourrit d’images, de sensations, de prises de conscience qui auraient peut-être mis plus de temps à apparaître autrement. Elle rappelle que nous sommes des êtres de souffle autant que de langage, des corps pensants, des psychés situées dans des histoires familiales et sociales, des êtres capables aussi, parfois, d’éprouver un lien avec plus vaste que soi.

Vivre, écrivait Rilke, c’est être « gardien de quelque chose de précieux et d’inépuisable ». Peut-être que ces pratiques, lorsqu’elles sont proposées avec rigueur, humilité et douceur, nous aident à veiller un peu mieux sur ce précieux-là : notre capacité à nous laisser transformer, sans nous perdre.

Bibliographie

  • Stanislav GrofLa psychologie du futur, Éditions du Rocher
  • Stanislav GrofLe jeu cosmique, Éditions du Rocher
  • Abraham MaslowVers une psychologie de l’être, Dunod
  • Ken WilberUne brève histoire de tout, Seuil
  • Christophe AndréImparfaits, libres et heureux, Odile Jacob

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