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Spirale dynamique et passages de vie

Quand tout bascule

Comment la spirale dynamique éclaire nos crises, nos élans et nos passages de conscience au cœur de la vie quotidienne

On rencontre souvent la spirale dynamique au détour d’un livre de développement personnel, d’une formation ou d’une thérapie de groupe, comme si ce modèle pouvait enfin donner des mots à ce que l’on pressent de nos passages de vie. Derrière ces couleurs et ces niveaux se dessine pourtant bien plus qu’un outil à la mode : une manière de cartographier la façon dont nos valeurs, nos corps, nos liens et nos imaginaires évoluent au fil de l’existence. La spirale dynamique, lorsqu’on la prend au sérieux, offre une langue pour dire comment on change, individuellement et collectivement.

« Nous demandons à la pensée qu’elle dissipe les brouillards et les obscurités, qu’elle mette de l’ordre et de la clarté dans le réel », écrit Edgar Morin en parlant de la complexité. La spirale dynamique s’inscrit dans ce même mouvement : non pas simplifier nos vies, mais offrir un fil pour traverser leur complexité sans la mutiler.


Un modèle vivant des valeurs humaines

À l’origine, il y a le travail de Clare W. Graves, psychologue qui observe pendant des années comment des adultes organisent leurs valeurs, leurs peurs, leurs espoirs. Don Beck et Chris Cowan transformeront ensuite ces recherches en un modèle imagé, la spirale dynamique, où la conscience humaine est décrite comme un mouvement en stades, chacun associé à une couleur et à un « monde » de significations.

On parle souvent de modèle « bio-psycho-social » : bio, parce que le corps réagit, se tend, s’apaise différemment selon le monde dans lequel on se sent vivre ; psycho, parce que chaque niveau porte un style d’émotions, de croyances, de récits intérieurs ; social, parce que ces niveaux ne sont pas seulement individuels, mais traversent les familles, les organisations, les sociétés. La spirale dynamique est décrite comme « un modèle de développement bio-psycho-social décrivant les systèmes de valeurs des hommes, des organisations et des civilisations ».

On y rencontre des mondes de survie très concrets, proches du corps et des besoins immédiats ; des mondes de clan, de tradition et de rites ; des mondes de pouvoir et d’affirmation de soi ; des mondes de règles, de structure et de vérité ; d’autres encore, tournés vers la réussite individuelle, l’innovation, puis vers la communauté, l’empathie, le soin du vivant. Au-delà, des niveaux plus rares cherchent à intégrer tout cela, à penser en termes de systèmes, de planète, d’interdépendance.

Ce qui importe, dans une perspective thérapeutique, n’est pas de mémoriser une typologie, mais de sentir que chaque couleur parle d’un rapport au monde : à quel point on se sent en danger ou soutenu, séparé ou relié, enfermé dans un rôle social ou ouvert à la pluralité de nos identités.


Une spirale, pas un podium

On pourrait facilement transformer la spirale dynamique en échelle de valeur : les « avancés » en haut, les autres en bas. C’est pourtant tout l’inverse de l’esprit du modèle. Les niveaux ne sont pas des paliers de mérite, mais des réponses successives à des conditions de vie.

Quand la survie est menacée, bien des raffinements relationnels s’effacent : le corps commande, l’instinct veille. Quand l’appartenance à un groupe est au centre, les rituels, les signes d’allégeance, les croyances partagées servent de peau symbolique commune. Quand l’affirmation de soi devient vitale, l’énergie se concentre sur la puissance, la conquête, parfois au prix des liens. Quand le chaos fait peur, l’ordre, la loi, le cadre moral apportent un apaisement : on sait enfin ce qu’il « faut » faire.

Plus tard, d’autres mondes se déploient : la soif de réussite, de liberté, de rationalité ; puis le besoin de relations plus égalitaires, de coopération, de respect des différences ; enfin la capacité, pour certaines personnes ou collectifs, de penser ensemble les contraintes économiques, la fragilité écologique, la complexité des identités, sans vouloir réduire tout cela à une seule vérité.

On ne « grimpe » pas la spirale comme un escalier social. On circule, on oscille, on revient, selon les contextes. Une personne peut défendre des valeurs très égalitaires dans sa vie associative et fonctionner dans une logique de pouvoir brut dans son couple, ou l’inverse. Le niveau dominant n’est qu’un centre de gravité, pas une étiquette figée.


Corps, psyché, social, symbolique : ce que la spirale relie

Dans le cabinet de thérapie, la spirale dynamique devient intéressante lorsqu’elle nous aide à relier des dimensions qui, d’ordinaire, restent séparées. Une douleur somatique qui s’intensifie dès qu’un cadre change ; une angoisse morale écrasante au moment d’un choix professionnel ; un sentiment de trahison ressenti comme physique face à une décision politique : ce sont autant de lieux où le corps parle au cœur d’une mutation de valeurs.

Un passage d’un monde centré sur la règle à un monde centré sur l’autonomie peut, par exemple, être éprouvé dans le corps comme une perte de structure : vertiges, fatigue, difficultés à dormir. La psyché essaie de tenir ensemble une loyauté à l’ancien ordre et un appel vers plus de liberté. Le social, lui, renvoie à la place que l’on croit devoir occuper : « bon sujet », « rebelle », « marginal ». Le symbolique enfin, c’est la manière dont on raconte ce passage : chute, trahison, libération, crise spirituelle.

La spirale dynamique ne vient pas « expliquer » le symptôme comme on ferme un dossier. Elle peut plutôt donner un cadre pour entendre ce que le symptôme dit d’un monde qui se défait et d’un autre qui cherche sa forme. Le thérapeute et la personne accompagnée peuvent alors explorer ensemble ce qui, dans la spirale, résonne avec ce moment de vie.


Quand une vie bascule : quelques scènes humaines

On peut imaginer cette femme qui a longtemps trouvé sa sécurité dans un univers très structuré : croyances claires, rôles définis, règles morales fortes. Son corps connaissait la place de chacun, la sienne comprise. Un jour, un événement — une rencontre, une rupture, une maladie — vient fissurer ce monde. Elle commence à percevoir d’autres manières de vivre, d’aimer, de penser, qui ne rentrent plus dans le cadre. Une partie d’elle reste attachée à la solidité ancienne ; une autre éprouve l’étouffement. Dans le langage de la spirale, un monde « bleu » qui la tenait se frotte à un monde plus « vert », sensible aux émotions, aux singularités, à la pluralité des vérités.

Ailleurs, un homme engagé dans une carrière brillante sent que son corps ne suit plus : nuits hachées, tensions diffuses, impression d’être « en apnée » dans des réunions où tout tourne autour de la performance. Son histoire pourrait se lire comme le frottement entre un monde « orange » de réussite et d’optimisation, et l’appel d’un monde plus « vert », soucieux de qualité de lien, de sens partagé. La spirale ne dit pas ce qu’il doit faire ; elle pose des mots sur le tiraillement, lui permettant de relier ses douleurs physiques, ses états d’âme et les exigences du milieu qui l’entoure.

On peut encore penser à ces personnes qui, après de multiples engagements, éprouvent une sorte de vertige : elles voient à la fois les contraintes économiques, les enjeux écologiques, les violences symboliques, les logiques de pouvoir. Rien n’est simple, et pourtant quelque chose en elles s’ouvre à une vision plus vaste, presque systémique du réel. Elles goûtent parfois la solitude de celles et ceux qui ne se sentent plus tout à fait « à leur place » dans un seul monde. La spirale dit quelque chose de ces consciences qui commencent à penser en termes de systèmes, de planète, d’histoire longue.


Un langage pour traverser les crises

Les crises de vie, qu’elles soient professionnelles, amoureuses, existentielles, peuvent être lues comme des moments où un niveau de la spirale ne parvient plus à répondre aux conditions de vie du moment. Ce n’est pas que l’ancien monde soit mauvais : il a été utile, protecteur, structurant. Mais il se fissure. Au lieu de lire ces fissures uniquement comme des échecs personnels, la spirale offre un autre récit : celui d’un organisme vivant — nous — obligé d’inventer un autre rapport au monde pour continuer à exister.

Dans cette perspective, le travail thérapeutique peut consister à reconnaître le monde qui s’effondre, à lui rendre justice, à entendre ce qu’il a permis, tout en laissant émerger un autre vocabulaire de soi. Les symptômes ne sont plus seulement des obstacles à éliminer, mais parfois les signes sensibles d’un passage que l’on n’a pas encore pu nommer.

Albert Camus écrivait : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. » La spirale dynamique n’est pas cet été ; elle n’est qu’une carte, toujours partielle. Mais elle aide à voir que les hivers de nos vies ne sont pas seulement des pannes, qu’ils peuvent annoncer un autre climat intérieur, une autre manière d’habiter la relation à soi, aux autres et au monde.


Un modèle à manier avec douceur

Comme tout modèle, la spirale dynamique peut devenir dangereuse si elle est utilisée comme une grille de jugement : classer les proches, se penser « plus évolué », regarder de haut ceux qui ne partagent pas nos valeurs. On retombe alors dans ce que le modèle essaie justement de dépasser. Les auteurs eux-mêmes insistent sur le fait que chaque niveau contient des versions « saines » et des versions « malsaines », et que l’enjeu n’est pas de fuir les niveaux inférieurs, mais d’apprendre à les intégrer.

Dans une pratique de soin, de thérapie ou d’accompagnement, la spirale dynamique gagne à rester ce qu’elle est : une représentation, un récit possible de la manière dont se tissent nos valeurs. Elle ne remplace ni l’écoute du corps, ni la singularité des histoires, ni les dimensions sociales et politiques de nos vies. Elle peut en revanche contribuer à tisser ensemble ces dimensions, à rendre plus lisible la façon dont un contexte social alimente une souffrance psychique, dont un conflit de valeurs s’inscrit dans la chair, dont une image de soi vacille lorsque les repères symboliques se déplacent.

Au fond, ce modèle parle de ce que nous partageons : cette étrange capacité d’êtres humains à muer plusieurs fois au cours d’une même existence. Il n’y a pas de garantie que l’on « monte » la spirale, ni de promesse de réalisation au terme du chemin. Mais il y a la possibilité de se comprendre un peu mieux, non comme des identités figées, mais comme des mouvements, des spirales de sens qui se déploient, se contractent, se réinventent.


Bibliographie

  • Fabien Chabreuil & Patricia ChabreuilLa spirale dynamique. Comprendre comment les hommes s’organisent et pourquoi ils changent, InterEditions / Dunod
  • Don Edward Beck & Christopher CowanSpiral Dynamics : Mastering Values, Leadership and Change, Blackwell / Wiley
  • Edgar MorinIntroduction à la pensée complexe, Éditions Points
  • Ken WilberUne brève histoire de tout, Éditions de Mortagne
  • Frédéric LalouxReinventing Organizations : Vers des communautés de travail inspirées, Éditions Diateino

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