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Humour integratif et malentendu public

fil caché révélé

De la fusion au conflit puis à l’intégration, comment l’empathie évite l’ennemi quand on rit de sujets sensibles

L’humour integratif peut sembler être un art délicat : il vise souvent à montrer une contradiction, à révéler un mécanisme social, à faire tenir ensemble des vérités incompatibles. Pourtant, il peut produire l’inverse de ce qu’il cherche : polariser, blesser, ou nourrir des lectures “permission” qui renforcent un récit d’ennemi. Le point de départ de cet article est concret : lors d’un échange médiatique avec Blanche Gardin, une question vient de façon très simple — comment éviter le malentendu quand on plaisante sur des sujets sensibles ? Ce “comment” ouvre une question plus large : comment parler à des publics qui ne lisent pas au même niveau de sécurité intérieure, d’identité, ou de complexité ?

Idée

Une même blague peut être entendue comme une dénonciation d’un système par certains, comme une attaque personnelle par d’autres, ou comme une autorisation de mépriser par d’autres encore. Le malentendu n’est pas seulement “dans les mots” : il est dans la rencontre.

Ce qu’on va distinguer ici

Le sujet invite vite aux convictions. Pour garder un cadre “Re-Liance”, on va séparer clairement quatre registres.

Faits établis (repères solides)
On sait que le sentiment de soi se construit progressivement, que l’appartenance à un groupe structure la perception (biais pro-groupe, méfiance envers l’extérieur), et que la menace identitaire rigidifie la pensée. On sait aussi que certaines recherches décrivent une capacité à différencier des points de vue puis à les relier (complexité intégrative).

Hypothèse de travail (plausible, à manier avec prudence)
Dans les sujets socialement chargés (discriminations, luttes, clivages), un même message circule entre des publics qui n’ont pas le même besoin prioritaire : appartenance, protection, affirmation, nuance. Un humour “intégratif” n’est donc pas reçu sur un terrain uniforme.

Métaphore clinique (utile, mais ce n’est pas “la vérité”)
La “phase du non” de l’enfant éclaire un mouvement : on passe d’un vécu fusionnel à l’affirmation de limites, puis à une capacité d’intégration.

Opinion (assumée comme telle)
Un discours public qui ignore la souffrance portée par l’opposition a plus de chances de fabriquer des ennemis, même s’il se croit “lucide”.

Nuance

Dire “il y a plusieurs niveaux de lecture” n’excuse pas tout. Cela invite plutôt à concevoir la parole comme une interaction, pas comme une simple transmission.

Le modèle en trois mouvements que nous avons validé

1) Stade 1 : fusion et appartenance (pré-dualité)

Le premier mouvement n’est pas “duel”. Il est souvent fusionnel : “nous d’abord”, continuité, sécurité d’appartenance. Côté développement, plusieurs approches parlent d’une différenciation progressive entre soi et l’autre (par exemple, les modèles de séparation–individuation). Côté social, on observe un équivalent : une communauté peut se construire autour d’un récit protecteur qui refuse la différence non par idéalisme, mais par besoin de cohésion.

Quand ce mouvement reste un passage, il peut sécuriser. Quand il devient une posture entretenue (un mythe commun), il peut produire le rejet de la différence : ce qui diverge devient menaçant.

Définition

L’« identité fusionnelle » décrit un vécu où l’identité personnelle et l’identité du groupe se confondent fortement : attaquer le groupe revient à attaquer le soi. Cela peut soutenir la solidarité, et intensifier la défense contre l’extérieur.

2) Stade 2 : différenciation et “non” (dualité conflictuelle)

À un moment, le “nous” fusionnel appelle un “eux”. C’est souvent le passage “naturel” vers l’opposition : on dit non, on sépare, on défend, on nomme l’injustice. Psychologiquement, le “non” est un geste d’autonomie. Socialement, il devient lutte, contre-discours, revendication, parfois colère.

Et ce point est essentiel : ce stade peut être occupé aussi bien par des personnes “du côté de l’oppression” que “du côté de l’opprimé”. Le stade décrit une forme de pensée et de défense (duel, polarisé), pas une position morale automatique.

3) Stade 3 : intégration (différencier puis relier)

L’intégration ne consiste pas à nier les violences ni à tout réconcilier. Elle ressemble plutôt à une capacité de tenir ensemble : distinguer les mécanismes (normes, systèmes, biais), reconnaître les vécus, et éviter d’essentialiser l’autre camp (“ils sont…”). Dans certains travaux, on parle de complexité intégrative : la capacité à différencier des points de vue et à les articuler.

À ne pas confondre

Intégrer n’est pas “se taire” ni “relativiser”. C’est parfois pouvoir dire : “c’est injuste” sans conclure : “l’autre est un monstre”.

Quand la fusion se fige : le mythe commun et le rejet de la différence

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas de juger la fusion, mais d’observer ce qui se passe quand elle devient durable et défensive. Ce que les sciences sociales décrivent comment l’identité de groupe peut produire des biais pro-groupe et un “eux” simplifié. Dans un climat de menace, l’altérité devient une alarme.

C’est un point thérapeutique : plus l’appartenance est fragile, plus la différence devient dangereuse. Autrement dit, une société peut se rigidifier comme un individu rigidifié : a la recherche d’une cohérence elle peut se diriger vers une cohésion, parfois au prix de l’exclusion.

Pourquoi l’opposition (stade 2) exprime souvent une souffrance

Au stade 2, il y a souvent une souffrance. Le “non” n’est pas seulement idéologique, il est affectif. On peut penser à des vécus de honte, d’humiliation, de peur, de rage, de fatigue. Et cette souffrance a un besoin : être reconnue, au moins comme réalité psychique.

C’est ici qu’un repère clinique devient utile : quand l’émotion est très activée, la pensée se resserre. On catégorise vite, on interprète vite, on se protège vite. Le “biais d’ennemi” n’est pas une faute morale : c’est souvent une stratégie de survie symbolique.

Repère

Si un message touche à une blessure, la première question du récepteur peut être : “Est-ce qu’on me voit ?” avant même “Est-ce que c’est vrai ?”. L’empathie n’est pas un bonus, c’est parfois l’accès au sens.

Blanche Gardin : pourquoi l’humour devient un révélateur

Revenons au point de départ : la question posée à Blanche Gardin sur le malentendu. Ce que cette scène médiatique révèle, c’est la coexistence de publics qui n’écoutent pas avec la même “porte d’entrée”.

  • Un public en logique fusionnelle cherchera souvent : “De quel côté est-on ?”
  • Un public en logique oppositive cherchera : “Est-ce qu’on m’attaque ?”
  • Un public en logique intégrative cherchera : “Quel mécanisme est dévoilé ?”

L’humour, parce qu’il joue avec le double sens, peut amplifier ces écarts. Il est un révélateur de nos besoins : appartenance, dignité, complexité.

Pourquoi l’humour amplifie les malentendus : trois repères (sans jargon)

1) Une transgression doit rester “bénigne”

Beaucoup de théories de l’humour décrivent une forme de transgression “jouée” : on franchit une limite, mais dans un cadre qui rend la transgression supportable. Si le cadre n’est pas perçu (distance, intention, posture), la transgression se transforme en attaque.

2) L’humour peut installer une “permission”

Certaines blagues, surtout si la cible est ambiguë, peuvent être récupérées comme autorisation de mépriser. Ici, le problème n’est pas “l’humour” en général, mais la combinaison : cible floue + public fusionnel + clivage social fort.

3) Le sens n’est pas seulement émis : il est décodé

Même si l’intention est “satirique”, une partie du public peut décoder “mépris”. Même si l’intention est “dénoncer un système”, une partie peut décoder “attaquer un groupe”. C’est particulièrement vrai dans les sujets sensibles où l’identité est en jeu.

Le pivot empathie : réduire l’ennemi sans renoncer à la lucidité

C’est ici que l’accueil devient structurant. L’empathie ne consiste pas à édulcorer, ni à se soumettre à toutes les interprétations. Elle consiste à intégrer un élément simple : reconnaître le vécu qui s’exprime dans l’opposition.

Dans un registre thérapeutique, on parle souvent de validation : “ce que tu ressens a du sens, vu ton histoire et ta situation”. Cette reconnaissance peut diminuer l’escalade et rouvrir l’accès à la nuance. Elle ne dit pas : “tu as raison sur tout”. Elle dit : “tu existes dans ce que tu vis”.

Question ouverte

Quand une blague “dérape”, qu’est-ce qui a été menacé : l’appartenance (fusion), la dignité (opposition), ou la capacité de donner sens (intégration) ?

Concevoir un humour integratif qui parle à plusieurs niveaux

Ici, pas de recette. On peut toutefois proposer des repères d’écriture et de vérification, comme on proposerait des repères d’exploration en thérapie : des questions qui aident à voir où ça coince.

Repère A : rendre la cible lisible (viser un mécanisme, pas un groupe)

Un humour integratif gagne souvent à viser une mécanique (norme, contradiction, double contrainte) plutôt qu’une identité. Cela réduit le risque “permission” pour un public fusionnel, et le risque “attaque” pour un public oppositif.

Repère B : installer le cadre de jeu (rendre le “bénin” perceptible)

Le ton, le contexte, la posture comptent. Parfois, c’est la même phrase, mais l’encadrement change tout : on comprend si l’on est dans la satire, l’absurde, l’autodérision, ou la violence.

Repère C : intégrer une reconnaissance explicite quand le sujet est une blessure

Une phrase suffit parfois : nommer la fatigue, la peur, la honte, le sentiment d’injustice. Non pour “expliquer la blague”, mais pour empêcher que l’autre se sente réduit à une caricature.

Repère

Une reconnaissance minimale (“je vois que ça fait mal”) peut empêcher la bascule “toi = ennemi”, et laisser une chance au message d’être entendu comme critique d’un système.

Une petite checklist de terrain (à utiliser au conditionnel)

J’aimerai tellement pouvoir gouter, plus souvent, a l’humour en toute sécurité pour tous, en toute bienveillance, à un humour qui permette d’éclairer les conscience tout en apportant du baume sur les souffrances que j’essaie d’identifier des Repères.

Repère

Avant de publier ou de monter sur scène, on pourrait se demander : est-ce que ça peut servir de totem du “nous” ? est-ce que ça humilie un vécu en stade 2 ? la cible est-elle un mécanisme ? le cadre de jeu est-il clair ? y a-t-il une sortie intégrative ?

Cette checklist ne garantit rien. Elle invite à prendre au sérieux le fait qu’un discours public circule entre des besoins différents, et qu’un humour “complexe” peut être lu de façon simple si la sécurité manque.

Conclusion : une boussole plutôt qu’un verdict

Le malentendu, dans l’humour, ne se résout pas par une police des mots. Il se comprend mieux si l’on observe les mouvements humains : fusion (besoin d’appartenance), opposition (besoin de limites et de justice), intégration (capacité à relier). La souffrance du stade 2 devient, je pense, une clé : sans empathie, on fabrique facilement de l’ennemi ; avec une reconnaissance minimale, on ouvre parfois un passage vers la complexité.

Comme l’écrit Edgar Morin dans une formule souvent citée : « La complexité est un tissu d’événements, d’actions, d’interactions. » (Introduction à la pensée complexe). Tenir ce tissu, c’est peut-être l’ambition la plus réaliste de l’humour intégratif : faire rire sans dissocier, et questionner sans exclure.

Bibliographie

  • Edgar MorinIntroduction à la pensée complexe, Seuil
  • Paul WatzlawickUne logique de la communication, Seuil
  • Donald W. WinnicottJeu et réalité, Gallimard
  • Marshall B. RosenbergLes mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), La Découverte

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