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Symbole et Réel

Deux manières thérapeutiques de tenir l’inaccessible

Jung et Lacan face à ce qui échappe au sens sans quitter l’expérience

Le symbole jungien et le RSI lacanien semblent, à première vue, relever de mondes incompatibles. L’un évoque la profondeur, l’autre la coupure ; l’un la transformation, l’autre la limite. Pourtant, lorsqu’on les aborde depuis la clinique et non depuis les écoles, un point commun décisif apparaît : tous deux prennent au sérieux le fait que le sens échoue toujours à dire l’essentiel, et que cet échec n’est ni accidentel ni pathologique. Il est constitutif de l’expérience humaine.

Ce constat engage directement la responsabilité du sujet dans toute démarche thérapeutique. Non pas la responsabilité morale ou normative, mais celle de la manière dont chacun se situe face à ce qui, en lui, résiste à l’explication, déborde la conscience ou revient sous des formes inattendues.


I. Un même constat : quelque chose échappe toujours

Qu’il s’agisse d’un rêve, d’un symptôme, d’une angoisse diffuse ou d’un mot qui revient sans cesse, on rencontre tôt ou tard une limite. Les explications rassurent parfois, mais elles laissent intact un noyau d’opacité. Le sens excède ce qui peut être formulé.

Jung comme Lacan partent de ce même point. Aucun des deux ne promet une transparence de soi. Aucun ne réduit la souffrance psychique à un déficit de compréhension.

Repère

En thérapie, ce qui échappe n’est pas un reste à éliminer. C’est souvent l’indice le plus fiable de l’endroit vivant du travail.

Là où leurs chemins divergent, ce n’est donc pas sur le constat, mais sur la manière de penser ontologiquement ce qui échappe.


II. Le symbole jungien : un signifiant vers un signifié excédentaire

Chez Jung, la distinction entre signe et symbole est fondamentale. Le signe renvoie à une signification connue, stabilisée, conventionnelle. Le symbole, lui, apparaît précisément lorsque cette stabilisation devient impossible.

Le symbole est un signifiant dont le signifié n’est pas encore conscient, ni entièrement formulable. Il ne manque pas de sens ; il en déborde.

Jung le formule ainsi :
« Le symbole est la meilleure expression possible d’un contenu encore inconnu. » (Types psychologiques)

Le symbole agit comme une médiation vivante entre conscient et inconscient. Il permet à quelque chose de se dire sans se réduire à une équivalence. Le signifié qu’il vise n’est pas absent par défaut ; il est présent comme profondeur, comme réalité psychique positive.

Définition

Le symbole n’explique pas un contenu caché. Il met en relation la conscience avec une dynamique inconsciente en cours d’élaboration.

Cette conception suppose une ontologie de la participation : la psyché individuelle est traversée par des forces plus vastes — archétypes, inconscient collectif, numineux — auxquelles elle peut participer sans jamais les posséder.


III. Le RSI lacanien : le signifiant comme bord du Réel

Chez Lacan, la même limite est pensée dans un tout autre registre. Le triptyque Imaginaire / Symbolique / Réel (RSI) ne décrit pas des contenus, mais des registres irréductibles de l’expérience.

Le Réel n’est ni une profondeur cachée ni un sens latent. Il désigne ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, ce qui résiste structurellement à toute symbolisation complète. Le signifiant ne révèle pas ce Réel ; il en fait le bord, la limite, la coupure.

À ne pas confondre

Le Réel lacanien n’est pas la réalité concrète, ni un mystère spirituel. Il est ce qui échappe par structure à toute mise en sens.

Dans cette perspective, le sens n’est jamais un fond. Il est un effet, produit par les chaînes signifiantes. La rigueur lacanienne consiste précisément à ne jamais transformer cet effet en substance, c’est une ontologie de la non-totalisation.


IV. Signifiant / signifié : le point de jonction

C’est ici que le lien entre Jung et Lacan devient particulièrement fécond. Dans les deux cas, on retrouve une même structure :

  • un signifiant présent (image, mot, forme),
  • un signifié non saturable.

Mais le statut ontologique de ce signifié diffère profondément.

Chez Jung, le signifié est un au-delà vivant, une profondeur inconsciente qui cherche forme.
Chez Lacan, le signifié ultime est un impossible constitutif, un point de réel qui ne se laisse pas absorber par le sens.

Nuance

Jung et Lacan décrivent la même dissymétrie entre forme et sens, mais n’accordent pas le même statut à ce qui échappe.

La divergence n’est donc pas linguistique. Elle est ontologique.


V. Une différence de point de vue, plus que d’éthique

On oppose souvent Jung et Lacan sur un plan éthique : confiance contre rigueur, intégration contre coupure. Cette opposition est trompeuse si elle n’est pas replacée dans une différence de point de vue.

Jung parle depuis l’hypothèse d’un Tout — jamais totalement accessible, mais auquel l’être participe. Lacan parle depuis l’intérieur du sujet parlant, sans métalangage possible, sans position extérieure d’où le Tout pourrait être dit.

Il ne s’agit pas de deux vérités, mais de deux positions d’énonciation.

Repère

La question n’est pas ce qui est vrai, mais depuis quel lieu on parle de ce qui échappe.


VI. Transcendance, immanence, rigueur

Cette différence de point de vue se cristallise dans la manière dont chacun articule transcendance et immanence.

Chez Jung, on peut parler d’immano-transcendance : la transcendance n’est pas hors du monde, mais au cœur de l’expérience psychique. Le symbole ouvre vers plus vaste que le moi, sans quitter l’immanence vécue.

Chez Lacan, l’immanence est sans garant. Toute transcendance dicible est refusée. La rigueur devient alors un déterminant central :

  • ne pas fonder le savoir sur l’expérience, même extatique,
  • ne pas sacraliser le sens,
  • maintenir le manque comme structure.

Antonio Marchado disait « le chemin se fait en marchant. », Lacan offre une éthique du chemin.

Repère

Là où Jung fait confiance au symbole, Lacan fait confiance à la rigueur.

Ce sont deux fidélités différentes à la vérité, non deux refus du réel.


VII. Conclusion : deux manières d’habiter l’immanence

On peut lire cette divergence comme deux styles d’immanence.

Lacan rejoint une lignée spinoziste : une immanence sans téléologie, sans garant, où la responsabilité du sujet consiste à devenir plus lucide quant aux causes qui le déterminent, sans se réfugier dans un sens totalisant.

Jung, quant à lui, dialogue plus justement avec Schelling : une immanence du vivant traversée par un fond inconscient créateur, où le sens émerge comme processus et non comme explication. Le symbole n’y garantit rien, mais oriente une transformation possible.

Le symbole et le signifiant ne s’opposent donc pas. Ils dessinent deux manières de tenir l’inaccessible :
confiance ou rigueur, participation ou suspension du garant.
Deux chemins thérapeutiques pour habiter le mystère humain sans le réduire.


Bibliographie

  • Carl Gustav JungL’homme et ses symboles, Robert Laffont
  • Jacques LacanÉcrits, Seuil
  • Baruch SpinozaÉthique, Garnier-Flammarion
  • F. W. J. SchellingRecherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine, Vrin

Voir aussi

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