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Self sans saisie

Chemin de conscience 6/6

Quand l’expérience est vécue sans appropriation, le corps se détend et le lien redevient possible, même sous stress

On vit souvent comme si l’on devait tenir notre expérience à bout de bras. Tenir nos émotions, tenir nos pensées, tenir notre image, tenir notre place. Dans ce climat, la présence devient une performance. Et pourtant, il existe parfois une autre qualité de présence, plus simple, moins crispée, que l’IFS (Système Familial Intérieur) nomme le Self. Non pas un état idéal, ni une version “améliorée” de nous-mêmes, mais une conscience qui reste là sans se saisir de ce qui apparaît.

Le mot “Self” peut susciter des malentendus. On l’imagine comme un centre pur, un refuge hors du tumulte, un sommet stable où l’on ne serait plus affecté. On l’imagine aussi comme un contrôle supérieur, une hyper-lucidité qui verrait tout, gérerait tout, apaiserait tout. Or, quand le Self est là, ce n’est ni une transcendance hors du corps, ni une maîtrise. C’est une présence non défensive, disponible, qui ne confond pas sentir et s’identifier, percevoir et s’approprier.

Une question de présence dans un monde saturé

L’enjeu n’est pas uniquement intérieur. Nos vies sont traversées d’injonctions discrètes et persistantes à “prendre”, “garder”, “optimiser”, “saisir” ce qui se présente. On saisit l’information, on saisit l’occasion, on saisit le sens, on saisit l’autre parfois, et on se saisit soi-même au passage. La saisie n’est pas seulement un mécanisme psychologique : c’est aussi un style de société. Elle ressemble à une contraction collective, une manière de se protéger de l’incertitude en resserrant la main.

Dans ce contexte, le Self peut apparaître comme une forme de résistance douce. Non pas un retrait du monde, mais un autre rapport au monde. Un mode de présence qui n’a pas besoin de posséder ce qu’il rencontre pour le traverser. Quelque chose en nous peut être là, pleinement, sans se crisper autour de ce qui arrive.

Saisie, identité, et ce que le mot “Self” réveille

Dans notre langue, “se saisir” a deux faces. Il y a la saisie comme compréhension (“je saisis ce que tu veux dire”), et la saisie comme capture (“je prends, je garde, je retiens”). La seconde est souvent plus silencieuse. Elle se niche dans l’instant où une émotion devient une définition, où une pensée devient un verdict, où une sensation devient un danger, où une relation devient un enjeu vital.

On pourrait dire que la saisie fabrique de l’identité en continu. Non pas l’identité saine, celle qui nous donne un fil, un nom, une histoire, mais l’identité contractée, celle qui colle à ce qui apparaît et s’écrie : “c’est moi”. La formule de Rimbaud ouvre un étrange passage vers cette expérience fragmentée : « Je est un autre. » (Lettre à Paul Demeny). Il y a en nous des voix, des élans, des peurs, des exigences, des tendresses, qui ne se résument pas à une seule instance. Et quand une seule prend toute la place, elle saisit le champ.

Le Self, dans cette perspective, n’est pas un “vrai moi” qui remplacerait les autres. Il ressemble plutôt à une capacité de relation intérieure : une façon d’être en contact avec nos mouvements internes sans se confondre avec eux, sans les exclure, sans les dominer.

Le Self en IFS : présence non défensive, régulation relationnelle

L’IFS propose une lecture simple et puissante : nous sommes traversés par des “parts”, des sous-systèmes psychiques qui se sont organisés pour protéger, contrôler, éviter, anticiper, tenir le lien, tenir la douleur à distance. Ces parts ne sont pas des pathologies en soi. Elles sont souvent des intelligences adaptatives, parfois épuisées, parfois figées, parfois extrêmes.

Le Self, lui, n’est pas une part. Il ne s’ajoute pas à la liste comme une “meilleure part” plus sage ou plus spirituelle. Il désigne une qualité de présence qui devient possible quand le système interne cesse, même brièvement, d’être en mode défense. On le reconnaît moins à des “performances” qu’à un relâchement particulier : moins de lutte, moins d’urgence, moins de besoin de prouver, moins de stratégie.

Les qualités associées au Self (calme, curiosité, clarté, compassion, courage…) peuvent alors être relues non comme des vertus à atteindre, mais comme des effets de non-saisie. Quand une émotion peut être ressentie sans être appropriée, quand une pensée peut être entendue sans être crue, quand une impulsion peut être reconnue sans être suivie, quelque chose s’ouvre. Le Self ne “fait pas taire” les parts. Il n’agit pas sur elles comme un chef. Il est simplement moins capturable par elles, et cette non-capture change la scène.

Corps, attention, et neuro : sentir sans alarme

Le Self est souvent mal compris parce que l’on confond conscience et attention. L’attention est un projecteur : elle sélectionne, focalise, amplifie. La conscience, elle, est plus vaste : elle peut accueillir sans forcément serrer. Côté neurosciences, on peut éclairer ce point par le réseau de saillance, ce système cérébral qui détecte ce qui est urgent, important, menaçant, ou socialement chargé. Quand il est hyperactivé, tout sonne comme une alarme, et l’attention se colle.

Quand le Self est là, on observe souvent l’inverse : la perception reste vivante, mais l’alarme baisse. On ressent sans sursauter en permanence. On entend une pensée sans la prendre pour une consigne. On traverse une émotion sans la transformer immédiatement en action, en justification, ou en fuite. Ce n’est pas une intensification du contrôle “par la tête”. C’est plutôt une désescalade du besoin de contrôler.

Le corps est au centre de cette expérience. Non pas comme un objet à surveiller, mais comme un lieu de relation. Une conscience sans saisie ne flotte pas au-dessus de la vie : elle passe par la respiration, la posture, la chaleur, le rythme, la voix, les micro-mouvements du lien. Elle se reconnaît à une disponibilité corporelle, parfois très discrète : un ventre moins noué, un regard moins dur, une mâchoire qui lâche, une main qui ne serre plus.

Trauma, sécurité, et accès inégal au Self

Il est essentiel d’éviter la normativité : le Self n’est pas accessible en toutes circonstances. En situation d’insécurité massive, de dissociation active, de surcharge émotionnelle, de fatigue profonde, de douleur, ou de stress social intense, le système interne peut avoir besoin de parts protectrices très mobilisées. Dans ces moments, demander “plus de Self” reviendrait à demander au système de lâcher ses gardiens alors qu’il se croit en danger.

Pour certaines personnes, le Self apparaît par instants, comme une éclaircie brève. Il disparaît, revient plus tard, parfois des semaines ou des mois après, sans logique apparente. Cela n’est pas un échec. C’est une information : la sécurité interne et externe n’est pas suffisante, ou pas assez stable, pour que la non-saisie soit possible. Dans cette lecture, la présence du Self devient moins un mérite qu’un indicateur de conditions favorables.

Et il y a une autre nuance : le calme dissociatif peut ressembler à la non-saisie, mais il n’a pas la même texture. La dissociation coupe. Le Self relie. L’un anesthésie, l’autre accueille. L’un éloigne du corps, l’autre habite le corps. La différence n’est pas morale, elle est fonctionnelle.

Effets concrets dans la vie : relations, choix, symbolique

Quand le Self est là, même brièvement, les impacts sont souvent très concrets. Dans la relation, quelque chose se simplifie : on n’a pas besoin de gagner, ni de se retirer, ni de se fondre. On peut écouter sans se défendre immédiatement, parler sans se justifier à chaque phrase, sentir sans tout expliquer. Le lien devient moins un champ de bataille et plus un espace de présence.

Sur le plan social, cela touche un point sensible : notre rapport au regard d’autrui. La phrase de Sartre, souvent réduite à une formule cynique, pointe un mécanisme réel : « L’enfer, c’est les autres. » (Huis clos). L’enfer n’est pas l’autre en tant que personne ; c’est l’autre quand il devient tribunal intérieur, quand son regard est saisi comme verdict, quand on se fige dans une image. Le Self, dans ces moments, n’abolit pas la vulnérabilité sociale, mais il réduit l’identification à l’image. Il permet de rester en relation sans être possédé par la peur d’être mal perçu.

Symboliquement, le Self sans saisie ressemble à une main ouverte. Non pas une main qui lâche tout, mais une main qui n’étrangle pas. Une manière de dire à l’expérience : “tu peux être là, et je peux rester là”. Ce geste intérieur change la manière dont on traverse la honte, le désir, la colère, le chagrin. Il ne supprime pas la vie, il en modifie la texture.

Ouverture : le Self comme qualité transversale

On peut alors situer le Self non comme un régime de conscience supérieur, ni comme un retrait dissociatif, mais comme une qualité transversale possible. Il peut coexister avec l’action, avec le silence, avec l’émotion, avec la pensée, avec l’automatisme sain du quotidien. Il n’est pas un état permanent à maintenir. Il est une manière de ne pas se capturer soi-même au moment où l’on vit.

Peut-être que l’essentiel est là : la non-saisie n’est pas un exploit. C’est un relâchement. Une confiance minimale dans le fait que l’expérience peut passer sans être possédée, et que l’on peut rester en lien sans se perdre.

Conclusion

Le Self n’est pas un sommet, ni un refuge hors du monde. C’est une présence simple, incarnée, qui traverse ce qui est là sans s’en emparer. Quand il apparaît, même brièvement, on découvre une stabilité inattendue : non pas celle qui fige, mais celle qui laisse circuler.

Bibliographie

  • Richard C. SchwartzPetit guide de la thérapie IFS : système familial intérieur et guérison des traumas, Éditions Quantum Way
  • François Le Doze, Richard C. SchwartzSystème familial intérieur : blessures et guérison, Elsevier Masson
  • Bessel van der KolkLe corps n’oublie rien, Albin Michel
  • Thich Nhat HanhLa paix en chaque pas, Pocket

Série : Chemin de conscience

  • Ne pas sentir comme intelligence
  • Conscience émergente et régulation
  • Conscience et attention
  • Retrait attentionnel
  • Régimes de conscience
  • Self sans saisievous êtes ici
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