Jules Evans et les difficultés prolongées
Ce que révèle la première grande étude sur les effets négatifs durables
Ce que révèle la première grande étude sur les effets négatifs durables des psychédéliques
Dans le concert d’enthousiasme autour de la « renaissance psychédélique », une voix détonne — non pas pour condamner, mais pour nuancer. Jules Evans, philosophe britannique et chercheur au Centre for the History of Emotions de Queen Mary University of London, a passé plusieurs années à recueillir ce que la plupart des études ne cherchent pas : les témoignages de personnes dont l’expérience psychédélique a mal tourné, durablement.
Son travail ne vise pas à enterrer les psychédéliques. Il vise à équilibrer une conversation devenue trop unilatérale.
L’étude : 608 voix rarement entendues
Entre 2020 et 2022, Evans et son équipe ont mené une enquête en ligne auprès de personnes ayant vécu des « difficultés prolongées » après une expérience psychédélique. Pas le malaise passager du lendemain — des symptômes qui persistent des semaines, des mois, parfois des années.
Chiffre clé
608 personnes ont participé à l’étude, publiée dans PLoS One en 2023. C’est la plus grande collecte de données jamais réalisée sur les effets négatifs durables des psychédéliques.
L’échantillon est auto-sélectionné : les participants se sont manifestés précisément parce qu’ils avaient quelque chose de difficile à rapporter. Evans le reconnaît d’emblée. Ce n’est pas un échantillon représentatif de tous les utilisateurs de psychédéliques. Mais c’est précisément son intérêt : ces personnes existent, elles sont nombreuses, et jusqu’ici personne ne les comptait.
Ce que les données montrent
Les chiffres sont sans appel.
39% des répondants classent leur expérience difficile parmi les cinq pires expériences de leur vie. Un tiers rapporte des difficultés persistant plus d’un an. Un sixième — plus de trois ans. La durée moyenne des difficultés dans cet échantillon avoisine deux ans et demi.
Quels types de difficultés ? Par ordre de fréquence :
- Anxiété et peur persistantes
- Lutte existentielle (perte de sens, questionnement identitaire profond)
- Déconnexion sociale (sentiment d’être « coupé » des autres)
- Déréalisation et dépersonnalisation
- Symptômes apparentés au stress post-traumatique
Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des personnes qui, des mois après une prise de psilocybine ou de LSD, continuent de se sentir étrangères au monde ou à elles-mêmes. Qui peinent à reprendre une vie normale. Qui, parfois, ne trouvent personne pour les croire.
Distinction
Les « difficultés prolongées » ne désignent pas le bad trip lui-même, mais ce qui persiste après — parfois longtemps après que les effets pharmacologiques ont disparu.
Ce qui protège, ce qui expose
L’étude identifie des facteurs qui augmentent ou diminuent le risque de difficultés prolongées.
Le contexte non guidé — usage récréatif, seul ou en festival, sans accompagnement — est associé à plus de difficultés. L’absence de connaissance sur la dose ou la substance prise également. Les personnes ayant des antécédents de trauma semblent plus vulnérables.
À l’inverse, un cadre structuré avec accompagnement formé, une dose connue, une préparation psychologique préalable : autant de facteurs protecteurs.
Et quand les difficultés surviennent, qu’est-ce qui aide ? Le soutien social arrive en tête. Pouvoir parler à quelqu’un qui ne minimise pas. Recevoir de l’information sur ce qui se passe. Du temps. Et pour certains, un travail d’intégration structuré ou une psychothérapie.
Le problème du silence
Evans pointe un phénomène troublant : la difficulté à parler des difficultés.
Dans certains cercles enthousiastes, rapporter une expérience négative expose à l’invalidation. « Tu n’as pas assez lâché prise. » « C’était ton ego qui résistait. » « Ça fait partie du processus. » Ces réponses, même bien intentionnées, isolent. Elles transforment un problème partageable en échec personnel.
Le résultat : des personnes en difficulté qui se taisent, se sentent seules, et ne cherchent pas d’aide — ou pas au bon endroit.
Mise en garde
Minimiser les difficultés de quelqu’un après une expérience psychédélique peut aggraver son isolement et retarder la recherche d’aide adaptée.
Ce qu’Evans ne dit pas
Evans n’est pas un opposant aux psychédéliques. Il a lui-même vécu des expériences difficiles et en parle ouvertement. Son projet ne vise pas à démontrer que les psychédéliques sont dangereux — mais que le discours actuel est incomplet.
Il ne prétend pas que ses données reflètent la réalité de tous les utilisateurs. Un échantillon de personnes venues témoigner de difficultés ne dit rien sur la proportion globale d’expériences problématiques. Les essais cliniques, avec leur screening rigoureux et leur cadre contrôlé, montrent des résultats bien plus favorables.
Mais les essais cliniques ne sont pas le monde réel. Et dans le monde réel — retraites, cérémonies, usage autonome — les conditions sont rarement aussi maîtrisées.
Pourquoi ces données comptent
La « renaissance psychédélique » repose sur des promesses fortes : guérison de la dépression, du trauma, des addictions. Ces promesses s’appuient sur des données réelles. Mais elles créent aussi des attentes. Et quand l’expérience ne correspond pas à la promesse, quand elle aggrave au lieu de guérir, la personne se retrouve doublement démunie : par ce qu’elle vit, et par l’absence de récit pour le nommer.
Le travail d’Evans offre ce récit. Il légitime une expérience que beaucoup vivent sans pouvoir la dire. Et il rappelle une évidence que l’enthousiasme fait parfois oublier : toute substance qui peut transformer profondément peut aussi déstabiliser profondément.
Ce que cela implique pour l’accompagnement
Pour qui s’intéresse à l’accompagnement des personnes ayant vécu des expériences psychédéliques — que ce soit en préparation ou en intégration — les données d’Evans sont un rappel.
Un rappel que l’intégration n’est pas un luxe mais une nécessité. Que les difficultés existent et peuvent durer. Que le soutien social et l’information sont des facteurs de protection majeurs. Et que le cadre — avant, pendant, après — n’est pas un détail.
Accompagner quelqu’un après une expérience difficile, c’est d’abord lui offrir un espace où cette expérience peut être dite sans être jugée, minimisée ou retournée contre lui.
Bibliographie
- Jules Evans — The Art of Losing Control, Canongate, 2017
- Evans et al. — Extended Difficulties Following Psychedelic Use: A Survey Study, PLoS One, 2023
- Stanislav Grof — Psychothérapie par le LSD, Éditions du Lézard, 1994
