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Analyse bioénergétique

une mémoire du corps

Entre Reich et Lowen, une clinique du corps vivant pour comprendre comment nos tensions façonnent nos histoires intimes.

Quand on parle d’analyse bioénergétique, on ne parle pas seulement d’une méthode thérapeutique parmi d’autres, mais d’une manière de regarder l’être humain à partir de son corps vivant. On touche à ces zones où la respiration se retient, où la mâchoire serre sans qu’on s’en rende compte, où le dos se courbe un peu trop vite vers le monde. Ce que Lowen appellera plus tard « bioénergie » est d’abord une expérience très simple : sentons-nous habiter notre corps ou vivons-nous un peu à côté, en apnée légère dans notre propre existence ?

Dans cette approche, le corps n’est ni un simple support, ni un décor biologique, mais une sorte de journal intime silencieux. Il garde trace de nos histoires, de nos peurs, de nos élans interrompus. L’analyse bioénergétique vient s’installer dans cet entre-deux délicat : entre la parole qui raconte et les muscles qui se souviennent, entre les gestes que l’on fait et ceux qu’on n’a jamais osé accomplir.

« Nous sommes au monde par notre corps », écrit Merleau-Ponty. Cette phrase pourrait servir de seuil à toute pratique bioénergétique : ce n’est pas seulement notre esprit qui rencontre la réalité, mais notre posture, notre souffle, nos appuis au sol.


Quand le corps entre en analyse : l’héritage discret de Reich

Bien avant Lowen, Wilhelm Reich introduit une idée dérangeante pour le monde psychanalytique : le corps parle. Il ne le dit pas comme une métaphore, mais comme un constat clinique. Les épaules relevées, le buste figé, le ventre noué racontent autant l’histoire du sujet que ses mots couchés sur le divan.

Reich observe que, face aux blessures précoces, aux interdits, aux menaces de perte d’amour, on apprend à se défendre en contractant le corps. Ces contractions deviennent des habitudes, puis des habitudes de caractère. Il parle de « cuirasse caractérielle » et de « cuirasse musculaire » : une seule et même défense, inscrite à la fois dans la manière d’être et dans la tonicité musculaire. On pourrait dire qu’on “tient” pour ne pas s’effondrer, mais qu’à force de tenir, on se coupe de ce qui voudrait encore vibrer.

Là où Freud faisait de l’inconscient un théâtre de représentations, Reich y ajoute une scène musculaire : le refoulement se lit aussi dans la rigidité d’un cou, dans un thorax qui ne se laisse plus pleinement inspirer. Sans avoir besoin de s’aventurer dans ses théories les plus controversées, on peut reconnaître que son geste clinique est décisif : l’affect ne flotte pas dans l’air, il s’incarne.

« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison », écrivait Freud. Reich nous aide à entendre que cette maison est aussi faite de fibres, de tissus, de gestes retenus. Ce déplacement prépare le terrain sur lequel Lowen va s’avancer, avec une attention accrue à l’expérience corporelle concrète et à la qualité de présence dans la séance.


Lowen : descendre de la tête au corps

Alexander Lowen rencontre Reich en quête de sa propre vérité corporelle. Il s’engage dans un travail personnel intense, expérimente sur lui la portée des exercices respiratoires, des postures, de la mise en mouvement. Puis, peu à peu, il trace son propre chemin. Ce qu’il conservera de Reich, ce sont les fondations : le lien étroit entre émotion et tonus musculaire, le rôle central de la respiration, l’idée que la personnalité se lit dans la manière d’occuper l’espace.

Ce qu’il transforme, c’est la manière de travailler avec ces éléments. Lowen propose une clinique plus structurée, moins prise dans les spéculations théoriques, davantage centrée sur l’expérience directe du sujet. Il parle de « grounding », cet enracinement dans le sol, dans les jambes, dans le bassin, qui permet de ne plus vivre exclusivement “dans la tête”. Il ne s’agit pas de forcer l’émotion, mais de créer des conditions où elle peut, si c’est le moment, se frayer un chemin jusqu’à la conscience.

L’analyse bioénergétique telle que Lowen la pratique tisse en permanence plusieurs fils : la parole, le geste, la respiration, le regard, la relation au thérapeute. On ne demande pas au patient d’être un “bon élève du corps”, mais d’explorer ce qu’il ressent quand il tient une posture, quand il laisse sa voix se faire plus grave ou plus ample, quand il accepte de sentir le tremblement des jambes plutôt que de le faire taire. Ce sont des micro-expériences qui déplacent doucement la frontière entre ce qu’on croyait possible et ce qu’on découvre de soi.


Tensions, histoires et monde social

Les tensions ne naissent pas dans le vide. Elles se construisent dans un contexte : une famille, une époque, des normes de genre, des attentes implicites autour de la force, de la vulnérabilité, de la réussite. Le corps devient alors le lieu où se négocient, souvent à notre insu, les compromis entre ce que l’on est et ce qu’on sent autorisé à être.

On peut penser à ces dos qui se voûtent un peu lorsque la parole prend de l’importance, comme si la personne s’excusait d’occuper de l’espace. À ces mâchoires serrées habituées à ravaler les mots. À ces respirations superficielles qui traduisent une vie en mode “économie d’air”, où l’on préfère ne pas trop sentir pour ne pas être débordé. L’analyse bioénergétique nous aide à relier ces micro-gestes à des environnements relationnels et symboliques plus larges : quelle place a eu la colère dans notre histoire, quelle place le désir, quelle place la joie visible ?

Dans cette perspective, le travail ne se limite pas à “détendre des muscles”. Il interroge aussi les récits qui nous structurent : ce qu’on a dû endosser, ce qu’on a sacrifié, ce qu’on continue à jouer pour rester acceptable. Le corps devient un texte social et symbolique que l’on apprend à relire à voix haute, à son rythme.

« Nous sommes faits de la même matière que nos histoires », pourrait-on dire. L’analyse bioénergétique invite à entendre que ces histoires ont une épaisseur corporelle, qu’elles se posent dans la nuque, dans le ventre, dans les genoux, avant même de se formuler en mots.


Une clinique de la présence : ce qui se joue en séance

En séance, l’analyse bioénergétique ressemble parfois à une conversation très ordinaire, parfois à un atelier de redécouverte corporelle. On peut commencer assis, à parler de ce qui traverse la semaine, puis remarquer que la respiration se raccourcit dès que certains sujets sont abordés. On peut se lever, entrer dans une posture simple, sentir ce qui se passe dans les pieds, dans le bassin, dans le dos. On peut rester longtemps à écouter un tremblement naissant, sans le juger, comme une vérité qui cherche un passage.

Ce n’est pas une “méthode miracle”, ni une technique spectaculaire. C’est un art de l’attention fine à ce qui se passe de très concret : comment on se tient, comment on se coupe de soi, comment on revient un peu. Le thérapeute accompagne, soutient, ajuste, parfois invite à intensifier un mouvement ou une respiration, parfois au contraire à revenir à quelque chose de plus doux. On se trouve ensemble à la frontière entre le supportable et l’insupportable, avec l’idée qu’aucune libération émotionnelle n’a de sens si elle ne peut pas être intégrée, symbolisée, mise en mots à sa manière.

« Là où était le Ça, le Je doit advenir », écrivait Freud. Dans la mise en jeu bioénergétique, on pourrait dire : là où étaient la tension figée, le blocage, l’apnée, quelque chose du sujet peut commencer à se sentir exister à nouveau, avec ses limites, ses désirs, ses refus.


Ce que cette approche ouvre pour nous

Ce que Lowen prolonge après Reich, c’est la conviction que l’on ne peut pas vraiment se transformer sans impliquer le corps dans le processus. On peut comprendre beaucoup de choses sur soi et continuer pourtant à vivre avec une nuque rigide, un souffle coincé, un bassin absent. L’analyse bioénergétique ne vient pas contredire les autres thérapies, mais leur ajouter une profondeur supplémentaire : celle des appuis, des tremblements, des pleurs qui ne se justifient pas, des soupirs qui défont imperceptiblement un vieux nœud.

Nous ne sommes pas seulement une psyché à réparer, ni un organisme à optimiser. Nous sommes des corps parlants, traversés par des histoires familiales, sociales et symboliques. Une approche comme celle de Lowen nous rappelle que le chemin de changement est aussi un chemin de descente : sentir ses pieds, sentir son poids, réhabiter ses cuisses, son ventre, sa poitrine. Retrouver parfois un peu de place intérieure pour laisser revenir quelque chose de vivant, même si c’est d’abord un sanglot, un rire nerveux ou un silence dense.

On pourrait voir l’analyse bioénergétique comme une proposition discrète : et si l’on cessait de faire comme si le corps était un décor ? Et si l’on acceptait d’écouter ce qu’il raconte depuis longtemps, parfois en chuchotant, parfois en criant, mais toujours à partir de cette matière très simple que sont le souffle, la posture, le contact du sol sous nos pieds ?


Bibliographie

  • Alexander LowenLa bioénergie, Payot
  • Alexander LowenLe langage du corps, Payot
  • Wilhelm ReichL’analyse caractérielle, Payot
  • Maurice Merleau-PontyPhénoménologie de la perception, Gallimard

Voir aussi

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