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Focusing et corps sensible

Chemin discret vers soi

Découvrir comment le focusing nous aide à écouter le corps apaiser le mental et réinventer notre manière d’être au monde

Le focusing est une manière particulière d’entrer en relation avec soi-même : non pas en ajoutant des concepts ou des explications, mais en se tournant vers ce que le corps ressent silencieusement. On pourrait dire que c’est l’art d’écouter ce qui, en nous, n’a pas encore de mots et pourtant sait déjà quelque chose de notre vie. Quand on parle de focusing, il ne s’agit pas d’une nouvelle technique magique, mais d’une façon d’habiter l’expérience, à la jonction du sensible, du psychique, du social et du symbolique.

On vit souvent dans un corps fonctionnel, utile, mais un peu oublié. On le mène, on le pousse, on le fait tenir dans les exigences du monde. Le focusing propose un autre rapport : le corps comme partenaire de pensée, comme lieu d’émergence de sens. Merleau-Ponty écrivait : « Le corps est notre moyen général d’avoir un monde. » Quand on accepte cette idée, on comprend que la manière dont le corps se serre, s’alourdit ou se détend raconte déjà quelque chose de notre manière d’être au monde.

Une écoute qui commence dans le corps

Dans le focusing, on ne commence pas par l’analyse d’un problème, mais par une pause. Une sorte de clairière intérieure où l’on se rend disponible à ce qui se passe en profondeur. Il ne s’agit pas de traquer les sensations comme on remplirait un questionnaire, mais plutôt de laisser venir une impression globale : un poids, un nœud, une tension floue, une atmosphère intérieure.

Ce ressenti global, Eugene Gendlin l’a nommé « sens corporel ». Ce n’est pas seulement une émotion nette, ni une pensée formulée. C’est un entre-deux : quelque chose qui cherche encore ses mots, mais qui possède déjà une direction, comme un bourgeon contient une promesse de forme. On s’y relie avec une curiosité douce, sans chercher à corriger, sans vouloir « réussir » sa séance.

Peu à peu, un mot, une image, une petite phrase émergent pour décrire ce sens corporel. Ce peut être « comme une pierre dans la poitrine », « un virage qu’on n’ose pas prendre », « une main qui retient ». On vérifie alors si cette image résonne juste dans le corps. Quand ça s’aligne, quelque chose se relâche un peu, comme si l’on avait enfin nommé un secret discret mais important. Carl Rogers parlait d’un « curieux paradoxe » : « en m’acceptant tel que je suis, je peux alors changer ». Le focusing se tient précisément dans ce paradoxe-là.

Le mouvement subtil d’une séance de focusing

Une séance de focusing ne ressemble pas à une performance. Elle se déroule souvent dans une grande simplicité : on ferme un peu les yeux, on laisse venir une situation de vie qui touche, puis on écoute ce que le corps en dit, à sa manière. On ne force pas, on n’arrache pas de réponses. On pose parfois une question très douce : « Qu’est-ce qui, là-dedans, a besoin d’être entendu ? » Et l’on attend.

Ce temps d’attente n’est pas un vide, mais un espace de gestation. Parfois, rien ne vient d’abord, seulement le constat qu’on ne sent pas grand-chose. Cela aussi devient un point de départ : on peut découvrir comment, socialement ou intérieurement, on a appris à se couper de ses ressentis, à serrer les dents, à ne pas déranger. Le focusing rend visible cette histoire inscrite dans le corps. Ce qui semblait un simple « blocage » commence à révéler une manière de survivre, de se protéger, de s’adapter.

Puis une petite modification se produit : une image change, la respiration s’ouvre, un mot nouveau apparaît. C’est rarement spectaculaire, mais il y a souvent une qualité de justesse, comme si quelque chose en nous disait enfin : « oui, c’est exactement ça ». À ce moment-là, le symbole et le corps se rejoignent. L’image trouvée n’est pas qu’une métaphore jolie, elle devient un passage : elle relie le vécu corporel, l’histoire psychique et le contexte relationnel dans lequel tout cela a pris forme.

Corps, psyché, social et symbolique en dialogue

Le focusing ne sépare pas le psychique du corporel. Il les laisse se répondre. Un conflit intérieur ne se résume pas à une idée abstraite ; il a souvent la forme d’un ventre noué avant une réunion, d’un dos raide dans une famille où l’on n’a pas le droit de plier, d’une gorge serrée par des mots jamais prononcés. Le corps porte une mémoire des interactions, des normes, des injonctions que l’on a intégrées, parfois très tôt.

En s’asseyant avec ces sensations, on rencontre aussi un paysage social. On peut découvrir, par exemple, qu’un malaise récurrent vient de la place qu’on s’est sentie obligé de prendre dans sa famille, de la façon dont le milieu professionnel valorise la performance au détriment de la vulnérabilité, ou des messages implicites reçus sur ce qu’il est « permis » de ressentir. Le focusing ne psychologise pas tout, il relie. Il permet de percevoir comment le monde extérieur s’est déposé en nous, dans la trame sensible des muscles, du souffle et de la peau.

Le symbolique s’invite dès qu’un mot, un geste ou une image viennent incarner ce sens corporel. Une personne peut, par exemple, sentir « comme un enfant assis au bord d’un chemin, qui attend qu’on le voie ». Cette image n’est pas une simple trouvaille poétique, elle ouvre sur une histoire de soi, sur des figures du passé, sur une manière de se vivre aujourd’hui. Elle articule le ressenti et le sens, sans les réduire l’un à l’autre.

Focusing dans un monde bousculé

On vit dans des sociétés rapides, connectées, saturées de sollicitations. Le temps long de l’écoute intérieure a quelque chose de presque subversif. Se tourner vers le corps, ce n’est pas se couper du monde, c’est accepter de l’habiter autrement. On peut sentir à quel point certains rythmes, certaines exigences sociales créent en nous des tensions qui ne sont pas seulement individuelles. Le focusing devient alors un geste politique au sens existentiel : il redonne au sujet un espace où sa voix intérieure compte.

Dans la relation thérapeutique, cette démarche transforme la place de chacun. Le thérapeute n’est plus celui qui interprète à la place de l’autre, mais celui qui accompagne l’émergence du sens depuis le corps vivant de la personne. On avance à deux, mais guidés par ce qui se passe dans l’espace sensible du patient. Il y a là une grande humilité et une grande confiance : confiance dans la capacité de l’organisme à tendre vers plus de cohérence dès qu’on lui en offre la possibilité.

Jung rappelait que « ce à quoi tu résistes persiste ». En focusing, on ne lutte pas contre ce qui fait mal, on s’assied à côté de la douleur, de la peur ou de la confusion, comme avec un invité qui mérite d’être entendu. Souvent, quelque chose se transforme justement parce qu’on a cessé de vouloir contraindre. Le mouvement est discret, parfois presque imperceptible, mais il s’inscrit dans la mémoire du corps : une autre manière de se tenir au monde devient possible.

Un art modeste, une profondeur réelle

Le focusing ne prétend pas tout résoudre. Il ne remplace ni les approches sociales, ni les réflexions politiques, ni les autres formes de psychothérapie. Il offre plutôt un lieu de passage : entre ce qu’on sait déjà sur soi et ce qui reste enfoui, entre l’individuel et le collectif, entre le langage du corps et celui des symboles. Dans ce passage, quelque chose de notre humanité commune trouve un peu plus de place.

On pourrait dire que c’est un art modeste : on y apprend à se rendre disponible, à écouter, à laisser le sens se former peu à peu, au lieu de le plaquer. Et en même temps, cet art ouvre sur une profondeur réelle. Quand on commence à reconnaître ces micro-mouvements intérieurs, on découvre qu’ils ne concernent pas seulement un « moi » isolé, mais une manière d’être en lien : à soi, aux autres, au monde.

Le focusing, au fond, n’est peut-être rien d’autre que cela : une conversation patiente entre le corps et la parole, où chacun apprend à mieux entendre l’autre. Dans cette conversation, il arrive que surgisse, au milieu du bruit des jours, une petite note de justesse. Elle ne fait pas disparaître les difficultés, mais elle donne une orientation. Et parfois, c’est déjà beaucoup.

Bibliographie

  • Eugene T. Gendlin, Focusing : au centre de soi-même, Les Empêcheurs de penser en rond.
  • Ann Weiser Cornell, Le Focusing, au cœur de soi, Éditions Jouvence.
  • Carl Rogers, Le développement de la personne, InterÉditions.
  • Jon Kabat-Zinn, Au cœur de la tourmente, la pleine conscience, De Boeck.
  • Thomas d’Ansembourg, Cessez d’être gentil, soyez vrai !, Les Éditions de l’Homme.

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