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Musicothérapie

Tisser des liens entre corps et mémoire

Quand la musique devient un soin discret entre corps, psyché et monde social, au plus près de nos vulnérabilités

La musicothérapie nous place d’emblée à un carrefour singulier : celui où la musique cesse d’être seulement un loisir ou un décor, pour devenir un espace de soin. Quand on parle de musicothérapie, on ne parle pas seulement de playlists relaxantes, mais d’un travail précis avec les sons, les silences, les rythmes, pour accompagner ce qui, en nous, cherche encore à se dire. « Sans la musique, la vie serait une erreur », écrit Nietzsche, comme si le son révélait ce que la simple raison ne suffit pas à porter.

Dans une séance, ce n’est pas la musique en général qui soigne, mais une rencontre : entre un corps, une histoire, une sensibilité, et une présence thérapeutique qui écoute autrement. Le musicothérapeute ne cherche pas à imposer un style, encore moins un bon goût musical. Il accueille ce qui résonne chez la personne, même si ce sont trois notes frappées sans nuance sur un tambour, ou une chanson populaire entendue mille fois. Là où la parole bute, un geste sonore peut parfois ouvrir un passage, même minuscule, mais suffisant pour que quelque chose circule à nouveau.

Le corps est au premier plan. Avant de « comprendre » ce que l’on joue ou ce que l’on écoute, on le sent. Le rythme se cale sur la respiration, le cœur accélère ou se pose, les muscles se relâchent ou se tendent. La musicothérapie travaille avec ces micro-variations : on observe comment le corps répond, comment il s’ajuste au son, comment il se protège aussi parfois. La psyché, elle, suit un autre mouvement, plus invisible, faite de souvenirs qui remontent, d’images, de fragments d’histoires oubliées qui trouvent une forme dans la vibration.

Beaucoup de personnes décrivent ce moment où une simple succession d’accords vient toucher quelque chose de très ancien, comme si une mémoire enfouie se réveillait. La musique met alors en scène ce que l’on ne parvient pas encore à formuler. « La musique met l’âme en harmonie avec tout ce qui existe », écrit Oscar Wilde ; cette harmonie n’est pas forcément confortable, mais elle rend perceptible ce qui restait figé ou muet. Elle peut faire surgir le manque, le deuil, le désir, la colère, et en même temps offrir un cadre pour traverser ces mouvements plutôt que de les subir en silence.

Sur le plan psychologique, la musicothérapie ouvre un espace de jeu sérieux. On peut y être maladroit, hésitant, dissonant, sans être jugé. On y expérimente la possibilité d’être entendu autrement que par les mots. Pour certaines personnes, notamment celles qui ont grandi dans des environnements où la parole était dangereuse, absente ou trop codée, cette médiation sonore devient un pont possible vers la relation. Il ne s’agit pas d’une psychologie « allégée », mais d’une autre manière d’entrer dans les zones sensibles de l’expérience humaine, en passant par l’émotion, l’imaginaire, le symbolique.

La dimension sociale est loin d’être secondaire. En groupe, la musique devient un laboratoire de lien. On apprend à écouter l’autre, à trouver sa place dans un ensemble, à oser prendre un solo puis à revenir dans le collectif. Les tensions se lisent dans les décalages de tempo, les retraits soudains, les éclats sonores qui débordent. La séance devient alors une petite scène du monde social : comment je m’accorde, comment je me différencie, comment je supporte d’être entendu, comment je vis le fait d’être recouvert par le son des autres ou au contraire laissé seul en avant.

Dans certains contextes cliniques, comme l’autisme, les troubles anxieux ou les maladies neurodégénératives, cette médiation offre des portes d’entrée précieuses. Un enfant qui ne parle pas peut entrer en relation à travers un jeu de tambours répété, où le dialogue passe par les échos rythmiques. Une personne âgée atteinte d’Alzheimer retrouve, l’espace d’un chant partagé, des bribes de mémoire et de lien, assez pour que les regards se reconnaissent à nouveau. La musique n’efface ni le diagnostic ni la souffrance, mais elle propose un fil, parfois très ténu, pour rester en contact là où tant de choses se défont.

Il y a aussi une dimension symbolique forte. Choisir un instrument, une chanson, un tempo, ce n’est jamais neutre. Certains sons deviennent comme des personnages intérieurs : une basse grave qui représente une force de soutien, un motif aigu qui rappelle l’enfance, un silence prolongé qui dit mieux que tout l’impossible à nommer. Le thérapeute accompagne la mise en forme de ces symboles, sans les interpréter trop vite, en laissant à la personne le temps de s’approprier ce qui surgit. Un même accord peut signifier une maison pour l’un, une rupture pour l’autre ; la musicothérapie accueille cette polysémie au lieu de la réduire.

On pourrait croire que la musicothérapie cherche toujours le « beau ». En réalité, ce qui importe, ce n’est pas la qualité esthétique mais la justesse subjective. Une note fausse peut être l’endroit exact où quelque chose se dénoue. Un rythme bancal peut traduire une fatigue, une lutte, un désir de tenir malgré tout. Ce qui compte, c’est que la personne reconnaisse dans ce qu’elle produit un reflet sincère de son état, de ses contradictions, de ses élans. Le travail clinique consiste alors à accueillir ces matières sonores comme on écouterait un récit de vie : avec curiosité, délicatesse, et cette vigilance qui évite de refermer trop vite le sens.

Dans ce cadre, le thérapeute n’est pas un chef d’orchestre tout-puissant, mais un partenaire attentif. Il ajuste sa présence, parfois très discrète, parfois plus engageante, en fonction de ce que la personne peut supporter et de ce dont elle a besoin pour oser quelque chose de nouveau. La relation devient elle-même musicale : faite de reprises, de variations, de motifs qui reviennent et se transforment au fil des séances. Il arrive qu’un simple bourdon tenu en fond, une note longue et stable, suffise à soutenir quelqu’un qui traverse une tempête intérieure, comme si cette continuité sonore offrait une main tenue sans mots.

Ce qui se joue en musicothérapie déborde largement le cadre du cabinet ou de l’institution. Peu à peu, on découvre que l’on peut prêter une autre oreille à sa propre vie : reconnaître ses montées en tension comme des crescendos, percevoir les refrains de pensée qui reviennent, remarquer les silences lourds qui s’installent dans certaines relations. On n’en sort pas forcément serein, mais souvent un peu plus relié – à soi, aux autres, au monde. La musique n’a pas vocation à tout réparer ; elle ouvre plutôt un espace où la souffrance peut se dire autrement, circuler, rencontrer des réponses inattendues.

Au fond, cette pratique nous rappelle que nous sommes des êtres de vibration autant que de langage. Avant même de parler, on a été bercé, enveloppé de voix, de bruits, de battements. Revenir à la musicothérapie, c’est parfois revenir à cet endroit primordial où l’on se sent tenu par un rythme plus grand que soi, même quand tout semble dissonant. Dans un monde saturé de sons de fond, elle propose une autre expérience : celle d’une écoute choisie, partagée, où chaque note, même fragile, a droit de cité. Et peut-être est-ce cela, déjà, une forme de soin : créer des lieux où ce que nous sommes ne soit plus du bruit, mais une musique en recherche de formes.

Bibliographie

  • Édith LecourtLa musicothérapie : une synthèse d’introduction et de référence pour découvrir les vertus thérapeutiques de la musique, Éditions Eyrolles
  • Gérard DucourneauIntroduction à la musicothérapie, ouvrage d’initiation aux méthodes et usages cliniques de la discipline
  • François-Xavier VraitLa musicothérapie, parcours des modèles, champs d’application et pratiques contemporaines
  • Pierre LemarquisSérénade pour un cerveau musicien, Odile Jacob, sur les effets de la musique sur le cerveau et le lien social

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