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Psychomagie de Jodorowsky

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Chemins symboliques de soin

Quand le rituel, le corps et l’inconscient se rencontrent pour explorer une autre manière d’habiter nos blessures

La psychomagie, telle que l’a imaginée Alejandro Jodorowsky, surgit à la frontière entre l’art, la thérapie et le rituel. Quand on s’y arrête un instant, on sent bien qu’elle ne parle pas seulement à notre intellect : elle interpelle aussi le corps, nos affects notre histoire familiale, et tout ce monde symbolique qui nous habite sans toujours se laisser saisir par les mots.

Entrer dans l’univers de la psychomagie

Jodorowsky vient du théâtre, de la poésie, de ces espaces où l’on met la vie en scène pour mieux la regarder. Un jour, il résume son orientation par cette phrase devenue célèbre : « Aujourd’hui je ne m’intéresse plus qu’à un art qui guérit. » Dans la psychomagie, l’art n’est plus seulement contemplation ou divertissement, il devient un geste thérapeutique adressé à l’inconscient.

Plutôt que de se centrer sur le discours, la psychomagie s’appuie sur un acte concret, pensé comme un petit choc poétique. On ne cherche pas à expliquer au mental ce qui s’est passé dans l’enfance ou dans la lignée, on propose à la personne de poser un geste qui parle directement au langage de l’inconscient, fait d’images, de symboles, de sensations. L’acte ressemble parfois à une performance artistique, parfois à une scène intime et secrète que l’on n’accomplit que pour soi.

Jodorowsky insiste sur la différence entre magie, sorcellerie et psychomagie : « La magie et la sorcellerie sont liées à l’ego de la personne, donc elles ne sont pas sacrées. La psychomagie est liée à l’être essentiel de la personne. » Il ne s’agit pas de croire à un pouvoir occulte, mais d’accepter qu’un acte construit avec soin puisse déplacer quelque chose dans la structure de notre histoire intérieure.

Un langage d’actes pour l’inconscient

On pourrait dire que la psychomagie suppose que l’inconscient comprend mieux le langage de la métaphore incarnée que celui des grandes explications rationnelles. Un acte psychomagique est souvent simple dans sa forme mais chargé de sens. Il peut s’agir d’écrire une lettre à un parent disparu puis de la brûler, de porter un objet symbolique pendant un temps donné, d’enterrer un souvenir matériel à un endroit précis, ou de rejouer physiquement une scène fondatrice, mais cette fois en la transformant.

Le corps est alors au premier plan. On ne se contente pas de parler de sa colère, de sa honte ou de sa peur, on les fait passer dans un geste, dans une action posée dans le monde. Ce faisant, le système nerveux, la mémoire sensorielle et l’imaginaire sont mobilisés ensemble. L’acte gagne en force parce qu’il met en jeu la personne tout entière pensée émotion mouvement.

Dans la pratique, chaque acte est censé être sur mesure. Il s’élabore à partir d’une écoute fine de l’histoire de la personne, de ses motifs récurrents, de son arbre généalogique, de ce qu’elle ressent dans son corps lorsqu’elle évoque tel ou tel épisode. On n’applique pas un protocole standard, on compose une petite dramaturgie intime dont le sens ne peut être réellement compris que par celui ou celle qui va l’accomplir.

Corps, psyché, social et symbolique en résonance

La psychomagie se situe à un carrefour. Elle touche à la psyché individuelle, bien sûr, mais elle convoque aussi le corps, les liens familiaux, les normes sociales et les imaginaires collectifs. Un acte peut venir questionner une loyauté invisible à une lignée, le poids d’un secret, une assignation de genre, une place figée dans la famille ou dans la société. Dans ce sens, il ne s’adresse pas seulement à un « moi » isolé, mais à tout un réseau de relations.

Nous savons à quel point le social imprime sa marque dans nos corps. Les injonctions culturelles, les rôles imposés, les histoires familiales laissées en suspens s’incarnent dans des symptômes, des crispations, des scénarios qui se répètent. La psychomagie propose de répondre à ces empreintes par une écriture symbolique alternative : si la vie nous a imposé un certain récit, l’acte vient en écrire un autre, ne serait-ce que pour un instant.

Dans un monde où l’on nous demande souvent d’être efficaces et raisonnables, cette approche rappelle que nous sommes aussi faits de rêves, d’images, de contes. Jodorowsky a longuement travaillé avec les histoires et les mythes ; il rejoint, à sa manière, ce que la psychanalyse et tant de traditions savaient déjà : nos existences se tissent avec des symboles. Quand on leur donne une place consciente, quelque chose peut se remettre à circuler.

Entre promesse et controverses

Il serait tentant de présenter la psychomagie comme une solution miracle à toutes les souffrances, surtout quand on écoute certains récits enthousiastes. Pour autant, son statut reste controversé, y compris dans le champ thérapeutique. Certains y voient un travail créatif salutaire, d’autres une démarche trop centrée sur la figure du « maître », d’autres encore s’inquiètent de la manière dont des personnes très vulnérables peuvent être exposées à des expériences intenses sans cadre clairement institutionnalisé.

Les débats se cristallisent notamment autour de la question des promesses de guérison. Lorsque Jodorowsky laisse entendre que la psychomagie pourrait agir sur presque tout, y compris des maladies graves, la frontière entre exploration symbolique et promesse thérapeutique devient plus floue. Là encore se pose la question de notre responsabilité collective : que faisons-nous des espoirs de celles et ceux qui viennent chercher du secours dans ces pratiques singulières ?

On peut aussi interroger la dimension sociale et politique de tels rituels. Mettre en scène sa souffrance sous le regard d’un autre, parfois devant une caméra, n’est pas anodin. Les corps y sont exposés, les larmes aussi. Certains y voient une libération, d’autres une forme de spectacularisation de l’intime. Entre ces positions, il existe sans doute un espace de nuance où l’on peut reconnaître la puissance de certains actes sans cesser de garder un regard critique.

Que fait résonner la psychomagie en nous ?

Au fond, la psychomagie nous interroge sur notre rapport à la guérison, à la créativité et au sens. Elle nous rappelle que l’on ne se réduit pas à un cerveau rationnel ; que ce qui nous blesse et ce qui nous soigne passe aussi par des gestes, des images, des rituels que notre culture moderne a parfois relégués dans l’ombre. On peut ne jamais rencontrer un « acte psychomagique » formel dans sa vie et pourtant sentir que, par moments, un geste posé au bon moment a eu pour nous valeur de passage.

D’autres s’en méfient et préfèrent rester du côté de méthodes mieux balisées. Peut-être que la question n’est pas de trancher une fois pour toutes, mais de rester au plus près de ce que chaque personne ressent comme juste pour elle, en veillant à ne pas confondre poésie et promesse.

« La psychomagie est liée à l’être essentiel de la personne », disait Jodorowsky. On pourrait y entendre un appel à considérer, en chacun de nous, cette part qui aspire à être vue autrement que comme un symptôme à corriger. Lorsque nous laissons un espace à cette dimension, que ce soit par un rituel, par la parole, par l’art ou par un geste discret du quotidien, il arrive que la vie psychique retrouve un peu de souplesse. Et c’est peut-être là, au-delà des étiquettes, que quelque chose comme la guérison commence à se laisser approcher.

Bibliographie

  • Alejandro JodorowskyPsychomagie, un art pour guérir, Albin Michel
  • Alejandro JodorowskyManuel de psychomagie, Albin Michel
  • Alejandro JodorowskyLa Danse de la réalité, Albin Michel
  • Alejandro JodorowskyLa Sagesse des contes, Albin Michel
  • Alejandro JodorowskyLa vie est un conte, Le Relié

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