Système familial intérieur
Apprivoiser notre vie intérieure
Quand l’IFS nous aide à écouter nos parties, entre soin de soi, relation aux autres et transformation en douceur
Habiter la multiplicité intérieure
Nous parlons souvent de “se connaître soi-même”, mais nous sentons bien que quelque chose résiste à cette formule trop lisse. Le système familial intérieur, ou modèle IFS, part d’un constat simple : en nous, il n’y a pas une seule voix, mais une multitude de présences intérieures, parfois solidaires, parfois en guerre sourde. Comme l’écrivait déjà Nietzsche, « nous sommes multiples ». Cette pluralité n’est pas une anomalie, elle fait partie de notre condition humaine.
L’IFS, développé par le thérapeute américain Richard Schwartz dans les années 1980, propose de considérer notre psyché comme un ensemble de “parts”, de parties internes dotées chacune d’une sensibilité, d’une mémoire, d’une façon de voir le monde. Au cœur de ce système se trouve ce que le modèle appelle le Self, un centre de conscience calme, clairvoyant, relié, qui n’a pas besoin de dominer pour exister. On pourrait le rapprocher de cette injonction ancienne gravée à Delphes : « Connais-toi toi-même », mais débarrassée de la dureté morale, tournée vers une curiosité paisible.
Le langage des parts : corps et psyché
Dans cette perspective, le corps n’est plus un simple décor. Il devient un lieu de passage où ces différentes parts se manifestent : une oppression dans la poitrine, une mâchoire serrée, un ventre qui se noue, une chaleur qui monte. Le corps sait avant les mots qui, en nous, prend la parole. Comme le rappelle la psychothérapeute Alice Miller, « le corps ne ment jamais ». Dans le travail IFS, on écoute autant les sensations que les pensées, parce que les parts parlent souvent cette langue silencieuse.
Certaines parts se sont construites comme des gardiennes. Elles organisent, contrôlent, anticipent, tentent de nous maintenir “fonctionnels” dans le monde social. D’autres surgissent comme des pompiers intérieurs dès qu’une émotion menace de nous submerger : on se jette sur le travail, sur les écrans, sur la nourriture, comme pour éteindre un incendie. Derrière ces protecteurs, il y a souvent des parts plus jeunes, plus vulnérables, porteuses de blessures anciennes. Hölderlin écrivait : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Les exilés de l’IFS ressemblent à cela : douloureux, mais porteurs d’une vérité profonde sur notre histoire.
Un processus thérapeutique incarné
Une séance IFS ressemble moins à un protocole technique qu’à une rencontre délicate avec cette petite assemblée intérieure. On prend le temps de se relier au Self, cette qualité de présence qui n’est ni fusionnée ni hostile envers les parts. Puis on s’adresse à l’une d’elles, avec un mélange de curiosité et de respect : depuis quand est-elle là, que tente-t-elle de protéger, de quoi a-t-elle peur ? Cette démarche donne à la psychothérapie un ton particulier : plutôt que d’“éliminer” un symptôme, on cherche à comprendre quel rôle il joue dans l’économie globale de la personne. Comme le disait Winnicott, « un trouble est souvent une solution qui a cessé de fonctionner ». L’IFS s’attarde sur cette solution devenue trop coûteuse.
Le travail ne se joue pas seulement dans la tête. Quand une part très critique se met à parler, tout le corps peut se crisper ; quand une part épuisée se sent enfin reconnue, les épaules s’abaissent, la respiration se fait plus amble. On voit alors comment le psychique, le corporel et le symbolique se tressent : un regard reçu dans l’enfance, une parole blessante répétée mille fois, une norme sociale intériorisée viennent se figer sous la peau. L’IFS offre un langage pour s’approcher de ces couches superposées sans les réduire à un seul registre. Comme le rappelle Pierre Bourdieu, nos corps eux-mêmes portent des habitus, des manières d’être au monde qui ne viennent pas de nulle part.
Un modèle parmi d’autres, pour faire vivre le lien
Ce modèle prend aussi au sérieux la dimension sociale de nos parts. Certaines sont façonnées par nos milieux d’appartenance : la part “performante” qui ne supporte pas l’échec porte souvent la trace d’un contexte scolaire compétitif ; la part qui se tait dans les réunions peut garder en mémoire des histoires familiales marquées par le silence ou la peur du conflit. Nous ne naissons pas avec un théâtre intérieur neutre : il s’écrit au contact des autres, dans des rapports de pouvoir, de genre, de classe. Dans cette perspective, corps, psyché et liens sociaux dialoguent en permanence, parfois à notre insu.
Dans ce cadre, l’IFS ne se présente pas comme une vérité absolue, mais comme une cartographie possible de la vie psychique. Elle peut aider à mettre de l’ordre dans le chaos, à donner des noms là où tout se mélange. On peut y trouver une manière plus douce de se parler à soi-même : au lieu de se juger pour ses contradictions, on apprend à reconnaître qu’en nous cohabitent des besoins différents, parfois opposés, qui cherchent chacun à nous protéger à leur façon. « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », écrivait encore Nietzsche ; on pourrait dire ici que ce qui nous a blessés continue de chercher, maladroitement, à nous garder en vie.
Lorsqu’un travail IFS avance, quelque chose se transforme rarement de manière spectaculaire, mais plutôt comme un climat intérieur. Les conflits ne disparaissent pas par magie, mais le Self prend davantage la main. On repère plus vite quand un protecteur prend toute la place ou quand un exilé frappe à la porte. On se surprend à pouvoir rester un peu plus longtemps en lien avec soi, avec les autres, au lieu de réagir en automatique. Le corps, lui aussi, témoigne de ces micro-changements : une nuit de sommeil un peu plus apaisée, une digestion moins chaotique, une capacité retrouvée à respirer profondément.
L’IFS n’est ni une baguette magique ni une langue universelle. Pour certaines personnes, d’autres approches parleront davantage ; pour d’autres encore, le langage des parts sera une grande découverte. Ce qui compte, c’est que ce modèle reste vivant, adaptable, au service de la personne et non l’inverse. Toute méthode thérapeutique devient dangereuse lorsqu’elle s’érige en dogme. L’IFS garde sa pertinence lorsqu’il reste une manière parmi d’autres d’entrer en conversation avec ce qui, en nous, souffre, résiste, espère encore.
Au fond, le système familial intérieur nous rappelle que nous ne sommes pas condamnés à subir nos divisions internes comme un destin figé. Nous pouvons apprendre à composer avec elles, à faire une place plus juste à chaque voix, sans en idolâtrer aucune. Le Self, dans cette perspective, n’est pas un trône mais une qualité de présence qui relie. Entre corps, psyché, liens sociaux et mondes symboliques, nous restons des êtres en chantier, traversés de tensions et de ressources. Et peut-être que la maturité ressemble à cela : non pas à l’effacement de nos parts, mais à une manière plus humaine de les laisser vivre ensemble.
Bibliographie
- Thomas d’Ansembourg, Cessez d’être gentil, soyez vrai !, Éditions de l’Homme.
- Alice Miller, Le drame de l’enfant doué, Presses Universitaires de France.
- Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, Odile Jacob.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien, Albin Michel.
- Christophe André, Imparfaits, libres et heureux, Odile Jacob.
