Théorie polyvagale et corps sensible
Réapprendre la sécurité
Une traversée sensible de notre système nerveux autonome, entre sécurité intérieure, relations et mémoire du corps
On entend de plus en plus parler de théorie polyvagale, souvent comme d’un mot-clé qui promet d’expliquer nos réactions de stress, nos replis soudains, nos difficultés à nous sentir en lien. Derrière ce terme se dessine pourtant quelque chose de simple et de profond : une manière de comprendre comment notre système nerveux, notre histoire et nos relations tissent ensemble la manière dont on habite le monde. La théorie polyvagale ne vient pas opposer le corps et la psyché, mais les mettre en conversation, sous le regard du social et du symbolique.
On pourrait dire qu’elle propose une carte vivante de nos états internes. Non pas une carte figée, mais un paysage qui bouge, où l’on passe tour à tour par des zones de sécurité, d’alerte, ou de retrait. Le philosophe Merleau-Ponty écrivait : « Le corps est notre moyen général d’avoir un monde ». La théorie polyvagale détaille ce moyen : comment ce corps évalue, seconde après seconde, ce qui est sûr ou menaçant, possible ou trop difficile à vivre.
Dans nos existences traversées par les urgences, les notifications et les fractures relationnelles, cette lecture du système nerveux a quelque chose de précieux. Elle nous rappelle que notre manière de réagir n’est pas seulement une affaire de volonté ou de caractère, mais le fruit d’une régulation plus profonde, silencieuse, inscrite dans nos fibres autonomes et dans les traces de ce que l’on a déjà traversé.
Quand le corps ressent avant les mots
La théorie polyvagale part d’un constat : notre système nerveux autonome scanne en permanence l’environnement pour répondre à une question fondamentale, souvent inconsciente : « Suis-je en sécurité ici, avec ces personnes, dans ce moment ? ». Avant même que les pensées se forment, le corps a déjà réagi. Une poitrine qui se serre, un souffle qui se raccourcit, un regard qui se détourne, ou au contraire un relâchement, une présence plus pleine, un désir de se rapprocher.
Cette évaluation implicite a été nommée « neuroception ». Ce n’est pas une réflexion, c’est une détection. On n’y « pense » pas, on la vit. À partir de là, différentes voies du système nerveux se mettent en route : celle de la mobilisation, quand le monde paraît incertain ou menaçant ; celle du repli, quand tout semble trop intense ; ou celle de la disponibilité sociale, quand on sent que l’on peut être soi, plus paisible, en lien.
Dans le cabinet d’un thérapeute, mais aussi dans une conversation amicale ou au sein d’un collectif, ces mouvements sont visibles si l’on y prête attention. La manière dont quelqu’un s’assoit, s’immobilise ou s’agite, le volume de sa voix, le rythme de ses phrases, sont autant d’indices de l’état de son système nerveux. On ne joue pas un rôle : on cherche, parfois maladroitement, un peu de sécurité intérieure.
Ce jeu de régulation ne se fait pas en vase clos. Il est influencé par notre histoire, par les récits que l’on se raconte sur soi, par les normes sociales qui organisent les corps (ceux qu’on invite à parler, ceux qu’on fait taire), par les symboles et les images qui nous ont construits. Le corps n’est jamais seulement biologique ; il est aussi psychique, social, culturel. C’est dans cet entrelacs que la théorie polyvagale prend tout son sens.
Les trois paysages du système nerveux
On décrit souvent la théorie polyvagale à travers trois grands états. D’abord, cet état de disponibilité tranquille où l’on se sent suffisamment en sécurité pour être en lien, se concentrer, jouer, apprendre, créer. C’est comme si le système nerveux disait : « Le monde est assez fiable pour que je puisse m’ouvrir ». Les gestes se font plus souples, la respiration plus ample, le regard se pose, la curiosité revient.
Vient ensuite le paysage de la mobilisation. Quelque chose en nous perçoit une menace ou une urgence. Parfois il s’agit d’un danger réel, parfois d’un écho à des expériences passées. Le corps se tend, le cœur s’accélère, l’attention se focalise. On se prépare à agir, discuter plus fort, fuir une situation, ou au contraire se battre pour une place, une dignité, une limite. Le monde devient plus tranché, moins nuancé.
Quand la menace paraît trop forte ou trop durable, un autre état peut se mettre en place : celui du repli, du gel, de l’engourdissement. C’est une forme de protection ultime. Le système nerveux dit alors : « Je ne peux ni lutter ni fuir, je me coupe ». On se sent loin de soi, lointain des autres, parfois sans énergie, parfois comme absent au monde. Beaucoup de personnes ayant vécu des traumatismes connaissent intimement ce territoire, même sans toujours avoir les mots pour le décrire.
Ces trois paysages ne sont pas des cases rigides, mais des mouvements. On peut glisser de l’un à l’autre dans une même journée, une même relation, une même séance. La question n’est pas d’en bannir un pour ne garder que la « bonne » version de soi. Il s’agit plutôt de mieux sentir comment on circule entre ces états, et d’élargir peu à peu la possibilité de revenir à un socle de sécurité relative. Le psychiatre Boris Cyrulnik résume joliment ce travail en disant : « La résilience, c’est l’art de naviguer dans les torrents ».
Tisser la sécurité dans la relation thérapeutique
Dans une perspective polyvagale, la relation thérapeutique n’est pas seulement un lieu où l’on parle de soi. C’est un espace où deux systèmes nerveux se rencontrent et se co-régulent. La voix du thérapeute, son regard, son rythme, la manière dont il accueille les silences ou les mouvements d’émotion, tout cela participe à envoyer au corps du patient des signaux de sécurité ou, parfois, d’inquiétude.
Lorsque la relation parvient à devenir suffisamment fiable, les couches de défense peuvent se relâcher. On s’autorise parfois à ressentir ce qui avait été tenu à distance. Des souvenirs se réaniment, des émotions remontent à la surface, des larmes longtemps retenues trouvent un chemin. Il ne s’agit pas de performance thérapeutique mais d’un travail très simple, très exigeant : rester présent à ce qui se passe, dans ce corps-ci, dans cette histoire-là, devant cette autre personne qui témoigne.
Dans ce cadre, la théorie polyvagale peut servir de langage commun. Elle permet de nommer des mouvements qui, sinon, resteraient flous ou culpabilisants : « je me ferme », « je disparais », « je m’emporte », « je me sens soudain très loin ». Plutôt que d’y voir une faute ou un défaut, on peut les comprendre comme des tentatives anciennes de se protéger. Winnicott rappelait, avec sa formule célèbre, qu’« un bébé ça n’existe pas » : il y a toujours un bébé et un environnement. On pourrait dire la même chose de nos réactions : elles n’existent jamais sans le contexte dans lequel elles ont pris forme.
Dans l’espace social plus large, cette lecture invite à un certain soin des conditions relationnelles. Comment parle-t-on à celles et ceux qui sont en position de vulnérabilité ? Quels corps sont régulièrement placés en état de mobilisation ou de shutdown par les violences symboliques, les discriminations, les insécurités matérielles ? Penser en termes polyvagaux, c’est aussi interroger les structures qui rendent certains états presque inévitables pour certains groupes.
Une théorie vivante, pas un nouveau dogme
Comme toute théorie, la théorie polyvagale a ses limites et suscite des débats. Certaines affirmations neurobiologiques sont contestées, certains schémas trop simplifiés. C’est important de le rappeler, pour ne pas en faire une vérité absolue qui expliquerait tout, tout le temps. Elle gagne à être envisagée comme une grille de lecture, parmi d’autres, qui éclaire un pan de notre expérience sans épuiser son mystère.
Ce qui semble cependant durable, c’est l’intuition qu’elle porte : nos réactions ne sont pas seulement psychologiques au sens étroit, ni uniquement biologiques, mais prises dans un tissu de relations, de récits et de contextes. Le corps, la psyché, le social et le symbolique dialoguent en permanence. Approcher la théorie polyvagale de manière nuancée, c’est accepter de marcher sur cette ligne fine entre science et expérience vécue, entre modèles explicatifs et singularité de chaque trajectoire.
On peut alors laisser cette théorie devenir moins un slogan et davantage une invitation. Invitation à écouter plus finement les signaux discrets du corps, les modulations de la voix, les variations de présence dans le regard. Invitation à reconnaître que chacun fait du mieux possible avec l’état nerveux qui est le sien à un moment donné. Invitation, enfin, à créer des espaces — intérieurs, relationnels, collectifs — où le sentiment de sécurité peut se tisser pas à pas, comme une étoffe fragile mais tenace.
Dans ces espaces, la théorie polyvagale n’est plus seulement un concept, elle devient pratique de lien : une manière d’habiter notre humanité, avec ses élans, ses retraits, ses passages à vide et ses recommencements. Non pas pour tout comprendre, mais pour se tenir un peu mieux ensemble au bord de nos propres torrents.
Bibliographie
- Stephen W. Porges – La théorie polyvagale – Les bases neurophysiologiques de l’engagement social – De Boeck
- Deb Dana – Polyvagal – La sécurité dans le corps, le cœur et l’esprit – Satas
- Boris Cyrulnik – Un merveilleux malheur – Odile Jacob
- Bessel van der Kolk – Le corps n’oublie rien – Albin Michel
- Antonio R. Damasio – L’erreur de Descartes – Odile Jacob
