Therapie familiale et approche systemique
Savoir écouter les liens pour les re-tisser
Quand la therapie familiale systemique aide une famille a se reconnaitre comme un corps vivant et relationnel
On parle souvent de therapie familiale comme si elle consistait simplement a “regler des problemes” entre parents et enfants. Pourtant, lorsque l’on y ajoute l’approche systemique, quelque chose se deplace en profondeur : la famille n’est plus seulement un ensemble d’individus en difficulte, mais un organisme vivant, un tissu de liens, de gestes, de silences et d’histoires qui traversent les corps, la psyche, le social et le symbolique. Dans le cabinet, on ne cherche pas a designer un coupable ; on s’approche plutot d’un paysage relationnel qui parfois s’est fige, parfois s’est tendu jusqu’a la douleur.
Dans cette perspective, la question n’est plus “qui a raison ?” ou “qui a tort ?”, mais “comment nous tenons-nous les uns avec les autres ?”. L’approche systemique nous invite a regarder les interactions en boucle, la facon dont une parole, un symptome, un retrait ou une colere repondent a autre chose, souvent plus ancien, parfois indicible. Comme le formule Gregory Bateson, « Le probleme n est pas dans l individu, mais dans le systeme dans lequel il evolue. » On commence alors a entendre autrement ce qui se joue dans une crise adolescente, un conflit de couple, un enfant qui “ne va plus a l’ecole”.
Le symptome comme messager du systeme
Lorsque toute une famille s’assoit dans le meme espace, il arrive qu’un seul porte officiellement le symptome : celui qui fait des crises d’angoisse, qui s’isole, qui explose, qui somatise. On peut etre tente de se concentrer sur lui, comme si tout se passait a l’interieur de son corps ou de sa psyche. L’approche systemique, au contraire, regarde comment ce symptome parle de la famille entiere, de ses equilibres fragiles, de ses alliances, de ses exclusions, de ses loyautes visibles ou invisibles.
Il ne s’agit pas de rendre la famille responsable au sens de la culpabilite, mais de la reconnaitre comme contexte vivant. Une certaine maniere de ne pas se dire les choses, un secret qui circule sans mots, une separation mal digeree, un deuil figé, peuvent se traduire dans le corps d’un des membres. Ce corps devient alors le porte-voix de quelque chose qui n’a pas encore trouve de langage. On pourrait dire que le symptome est l’effort du systeme pour continuer a tenir, pour garder un semblant de coherence, meme au prix de la souffrance de l’un de ses membres.
Ce regard change aussi le geste therapeutique. On ne cherche plus seulement a supprimer le symptome, mais a lui faire perdre sa fonction “obligatoire” au sein du groupe. Ce qui demande de remettre du mouvement dans les conversations, les postures, les attentes reciproques. Il arrive qu’en modifiant legerement une maniere d’ecouter, de se repondre, de se tenir a table, la tension globale se relache. La therapie familiale systemique ne promet pas de miracles, mais elle ouvre la possibilite que le systeme n’ait plus besoin de sacrifier quelqu’un pour rester ensemble.
Corps, psyche, social, symbolique : un meme tissu
Ce qui se joue en therapie familiale systemique se situe toujours a l’articulation de plusieurs dimensions. Le corps porte la trace des tensions : migraines recidivantes, sommeil hache, troubles digestifs, fatigue inexpliquée. La psyche tente de donner un sens a ce qui deborde : anxiete, tristesse, colere, honte. Le social encadre les roles et les places possibles : normes de genre, precarite, migrations, histoires de travail ou de chomage. Le symbolique, lui, murmure a travers les recits familiaux, les mythes intimes, les phrases qui se repetent de generation en generation.
Dans la seance, ces dimensions se croisent. Un adolescent qui ne mange plus a table avec les autres peut exprimer a la fois un corps qui se defie de la nourriture, une psyche qui cherche a exister, un contexte social ou la performance est omnipresente, et un message symbolique adresse a la famille : “je ne trouve plus ma place parmi vous”. L’approche systemique oblige le therapeute a garder tous ces plans ouverts, sans reduire la situation a une seule explication.
Louise Bellemare ecrit que « L approche systemique se distingue des autres approches par sa facon de comprendre les relations humaines. En effet, la personne n est pas le seul element analyse dans la demarche. » On ne s’interesse pas seulement a ce que chacun ressent, mais a la choregraphie globale : qui parle pour qui, qui se tait, qui tente de calmer, qui menace de partir, qui reste en bord de scene. Le travail therapeutique devient alors un art d’ajuster cette choregraphie, parfois par de tres petits deplacements, mais suffisamment pour qu’une autre histoire devienne possible.
La seance comme espace d’experience
Concretement, une seance de therapie familiale systemique, c’est d’abord un moment rare : tout le monde accepte de se rendre au meme endroit, au meme moment, pour parler de ce qui, justement, est si difficile a aborder a la maison. Cela suffit souvent a faire monter l’intensite emotionnelle. On vient avec des craintes (“il va tout nous reprocher”), des espoirs (“peut-etre que ca va enfin changer”), et parfois une mefiance envers les mots de la psychologie.
Le therapeute s’inscrit alors dans une position a la fois engagee et decalee. Il n’est pas l’arbitre qui tranche, ni le juge des bonnes attitudes, mais un observateur implique qui pose des questions differentes, propose d’autres angles de vue, invite chacun a entendre ce qu’il n’entend plus. Il peut mettre en lumiere certaines sequences de communication, demander a la famille de revisiter un evenement sous un autre angle, introduire le langage des emotions la ou on parlait seulement en termes de conduite ou de resultat scolaire.
Dans cet espace, le corps a aussi sa place. On remarque qui se rapproche, qui se tourne, qui regarde vers le sol, qui respire plus vite. Le social affleure a travers les recits d’ecole, d’entreprise, d’administration. Le symbolique, lui, s’invite quand on evoque la premiere naissance, le pays quitte, une catastrophe, un secret. Tout cela compose un relief plus dense que la simple suite de “problemes” et de “solutions”. La seance devient alors un laboratoire ou l’on peut tenter d’autres manieres d’etre ensemble, sans que personne ne soit fige dans un role.
Retisser les fils invisibles
Une famille qui consulte ne commence pas seulement par la souffrance ; elle commence aussi par un attachement, meme quand il se manifeste sous forme de colere ou de fuite. Jean-Michel Guenassia le formule avec justesse : « Dans une famille, on est attaches les uns aux autres par des fils invisibles qui nous ligotent, meme quand on les coupe. » La therapie familiale systemique se penche justement sur ces fils : certains nourrissent, d’autres blessent, certains sont devenus si raides qu’ils coupent la respiration.
Retisser ne signifie pas revenir a un ideal de famille harmonieuse qui n’aurait jamais existe. Il s’agit plutot de permettre a chacun de modifier legerement sa maniere d’etre en lien, de reconnaitre ses propres blessures sans en faire des armes, de se decouvrir une place qui ne soit ni sacrifice ni domination. Parfois, c’est un parent qui accepte enfin d’etre fragilisé, parfois c’est un enfant qui se sent autorise a etre moins “parfait”, parfois encore c’est un grand-parent symboliquement reintegre dans le recit, simplement parce que l’on ose enfin parler de lui.
Ce travail touche le corps quand les tensions se relachent, la psyche quand un sens plus respirable emerge, le social quand une famille trouve d’autres appuis autour d’elle, le symbolique quand une histoire peut se raconter autrement. On ne “gere” plus seulement le symptome ; on laisse le systeme decouvrir qu’il peut vivre sans lui, ou du moins sans qu’il occupe toute la scene. C’est une transformation souvent discrète, mais qui se sent dans la texture du quotidien : des repas un peu moins pesants, des silences moins menaçants, des desaccords qui n’emportent plus tout.
Une pratique pour notre temps
Dans un monde ou l’on est souvent invite a se penser de maniere tres individuelle, la therapie familiale systemique rappelle que nous sommes, avant tout, des etre-de-liens. Elle n’idealise pas la famille, ne la sacralise pas, mais reconnait son pouvoir de blesser comme de soutenir. Elle offre un cadre pour revisiter les loyautes, les pactes muets, les places hereditees, a la fois avec douceur et avec rigueur.
Nous savons combien les crises actuelles — sociales, ecologiques, economiques — traversent les foyers, les corps, les psychismes. L’approche systemique permet de comprendre comment ces tensions se traduissent dans nos histoires intimes, et comment une famille peut devenir, non pas un bunker, mais un lieu de circulation, d’ajustement, parfois de resistance. Elle nous rappelle que personne ne se sauve tout seul, mais que l’on peut, ensemble, desserrer des noeuds qui semblaient impossibles a defaire.
Pour Re-Liance, cette perspective ouvre un horizon particulier : celui de la relation comme chemin, non pas vers une perfection familiale, mais vers une humanite un peu plus consciente de ses propres enchevetrements. C’est peut-être cela, finalement, la promesse sobre de la therapie familiale systémique : offrir un endroit ou l’on peut, a plusieurs, apprendre a habiter autrement les liens qui nous font et parfois nous défont.
Bibliographie
- Eric Trappeniers, Apprendre a etre soi. Avec la therapie familiale systemique
- Edith Goldbeter-Merinfeld, Le deuil impossible. La place des absents en therapie familiale
- Denis Felus et Michael Felus, La therapie systemique individuelle et familiale : resonances, metaphores, strategies
- Mony Elkaim (dir.), Panorama des therapies familiales
