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Trois poisons en CNV

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Quand la relation traduit l’esprit

Avidité, aversion, ignorance : ce que la CNV rend lisible dans nos mots, sans doctrine, pour retrouver la connexion.

On parle parfois des « trois poisons » du bouddhisme comme d’une vieille carte mentale, réservée aux coussins de méditation. Et pourtant, on les reconnaît dans nos cuisines, nos réunions, nos messages écrits à la hâte, et jusque dans le silence qui suit une phrase de trop. Les trois poisons — avidité, aversion, ignorance — ne sont pas seulement des états intérieurs : dès qu’on parle, ils deviennent des forces relationnelles.

Quand la relation se tend, on croit facilement que le problème est « chez l’autre ». La Communication Non Violente (CNV) propose un déplacement : regarder ce qui se passe en nous, et ce qui se passe entre nous, au moment précis où la connexion se dégrade. « Tout jugement que nous portons sur les autres… est une expression tragique de nos besoins non satisfaits. » (Marshall B. Rosenberg, Une conversation avec Marshall Rosenberg, 1992)

Ce regard n’efface ni la lucidité, ni les limites, ni le désaccord. Il change la matière première de l’échange : on quitte le tribunal intérieur pour revenir au vivant. À cet endroit, la triade bouddhiste cesse d’être une doctrine ; elle redevient une boussole. Non pour « bien se comporter », mais pour comprendre comment la relation se ferme, et comment elle pourrait respirer à nouveau.

Quand la soif se déguise en demande

L’avidité évoque souvent l’accumulation. Dans nos liens, elle prend une forme plus fine : l’attachement à une stratégie unique. On ne veut pas seulement être rassuré ; on veut être rassuré de cette manière-là, par cette personne-là, maintenant. La stratégie devient la preuve que le besoin compte. Et quand l’autre ne la donne pas, le « non » sonne comme un rejet de ce qui est essentiel en nous.

La CNV met une lumière simple sur ce piège : un besoin est une direction de vie, universelle et partageable ; une stratégie est un moyen particulier, situé. Quand on confond les deux, la demande se rigidifie et devient exigence. On sent alors apparaître une tension très concrète : si l’autre ne répond pas comme on l’espère, on pousse, on insiste, on se referme, ou l’on dramatise. Souvent, ce n’est pas une volonté de nuire ; c’est une peur qui cherche une issue connue.

Rosenberg pointe un aspect désarmant de cette mécanique : « Très souvent, quand on prend contact avec ce qu’on veut, on réalise que ce qu’on veut est très vague. » (Marshall B. Rosenberg, Une conversation avec Marshall Rosenberg, 1992) Derrière le vague, il y a le besoin : sécurité, considération, soutien, repos, sens. Le travail n’est pas d’arracher une stratégie, mais de redonner de l’espace : plus d’une option, plus d’air autour de la demande, plus de liberté pour l’autre, et donc plus de chances de rester en lien, même si la réponse ne vient pas tout de suite.

Quand l’aversion fabrique des ennemis

L’aversion, elle, n’a pas besoin d’une stratégie unique : elle a besoin d’une distance. Elle s’exprime par l’étiquette, l’ironie, la disqualification, ou ce retrait glacé qui dit : « je ne veux plus te sentir ». C’est le poison qui transforme une personne en problème. On ne rencontre plus un être humain ; on rencontre un « mauvais caractère », une « menace », une « injustice ».

La CNV parle ici d’images d’ennemi : ce moment où l’on ne voit plus des besoins, mais un coupable. La colère devient une énergie de justification. Elle prouve qu’on a raison, elle autorise l’attaque, ou bien elle enferme dans une coupure du lien. Même les faits (l’Observation) se mettent à servir la sentence, et l’on se surprend à parler comme si l’autre était réductible à ce qu’il a fait.

Le bouddhisme formule la même dynamique avec une radicalité tranquille : « La haine ne cesse pas par la haine ; la haine cesse par l’amour. » (Bouddha, Dhammapada) Sans angélisme, « amour » peut se comprendre comme un refus de déshumaniser. Dans le vocabulaire CNV, cela revient à retrouver le fil : qu’est-ce qui est vivant en nous, qu’est-ce qui est vivant en l’autre, même quand on pose une limite ferme ? Cette simple question change la direction de l’acte. On peut dire non sans fabriquer d’ennemi, et se protéger sans renoncer à voir l’humanité en face.

Quand l’ignorance coupe de l’intérieur

Dans la tradition bouddhiste, l’ignorance n’est pas un manque d’intelligence : c’est une méconnaissance du réel, et notamment de notre interdépendance. En CNV, on la reconnaît souvent comme un analphabétisme émotionnel appris. Beaucoup d’entre nous ont été formés à commenter, à expliquer, à se défendre, mais pas à sentir ni à nommer. On sait décrire ce qui ne va pas chez l’autre, beaucoup moins dire ce qui compte pour nous.

L’ignorance se glisse aussi dans la confusion entre observation et évaluation. Un fait est une description vérifiable. Une évaluation est déjà une histoire. Quand on ne distingue plus les deux, on parle comme si nos projections étaient la réalité, et l’autre se sent jugé avant même d’être entendu. Rosenberg le décrit sans mépris : « On ne leur avait pas appris à penser en termes de leurs propres besoins. » (Marshall B. Rosenberg, Une conversation avec Marshall Rosenberg, 1992)

Il y a enfin une ignorance plus subtile, presque culturelle : croire qu’on peut « gagner » contre l’autre. Comme si la relation n’était qu’un décor autour de nos intérêts. Cela produit des victoires amères : on obtient peut-être un accord, mais on perd le lien ; on arrache un oui, mais on réveille une dette invisible. La CNV rappelle une mécanique simple : nos moyens deviennent notre monde. Si nos moyens passent par la contrainte ou la déshumanisation, le monde relationnel qui en sort portera cette empreinte, même si nos intentions étaient bonnes.

Une boussole, pas un tribunal

Mettre ces cartes côte à côte fait apparaître un décalage fécond : le bouddhisme nomme des poisons de l’esprit ; la CNV nomme des obstacles à la connexion. Ce n’est pas une contradiction, c’est un changement d’échelle. Les poisons deviennent visibles dans l’entre-deux, dans la minute où le corps bascule, où la voix se durcit, où le regard se dérobe, où l’on n’entend plus.

La CNV ne promet pas une pureté intérieure. Elle propose une orientation praticable. Rosenberg la formule simplement : « L’intention centrale… établir leur échange sur une base de compassion. » (Marshall B. Rosenberg, Une conversation avec Marshall Rosenberg, 1992) Les trois poisons deviennent alors une alarme douce. Non pas « je suis mauvais », mais « je suis pris ». Pris dans une stratégie, pris dans un jugement, pris dans une absence à moi-même.

Et si on est pris, on peut aussi se déprendre : par une observation plus nette, par un mot plus simple, par une demande qui laisse de l’espace, par une écoute qui ne confond pas empathie et soumission. On ne sort pas de l’avidité, de l’aversion ou de l’ignorance une fois pour toutes. Mais à chaque fois qu’on les voit opérer, quelque chose se desserre : un peu de liberté, un peu de souffle. Et, parfois, l’autre redevient une personne, pas un obstacle, pas une solution, pas un verdict. Juste un être humain, en face de nous, dans le même monde sensible.

Bibliographie

  • Marshall B. RosenbergLes mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), La Découverte
  • Marshall B. RosenbergLa communication non-violente au quotidien, Jouvence
  • Thich Nhat HanhLa sérénité de l’instant. Paix et joie à chaque pas, Dangles
  • BouddhaLes Dits du Bouddha : le Dhammapada, Albin Michel

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