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Ne pas sentir comme intelligence

Chemin de conscience 1/6

Un regard sur l’inconscience adaptative, entre protection du corps, liens sociaux et retour possible du ressenti.

Ne pas sentir, ce n’est pas seulement “ne rien éprouver”. C’est souvent sentir autrement, ou sentir trop fort quelque part, et alors l’organisme baisse le volume ailleurs. Beaucoup d’entre nous connaissent ce régime : on avance, on assure, on répond présent, et pourtant le dedans reste en sourdine. On peut même dire “ça va” sincèrement, tout en vivant avec une tension de fond, une fatigue sans contours, une vigilance qui ne se déclare pas.

Dans ce regard, l’inconscience n’est pas une faute. Ce n’est pas une ignorance au sens où l’on manquerait d’informations ou de maturité. C’est un mode de fonctionnement : une manière de garder une continuité quand l’expérience intérieure risquerait de nous interrompre.

Inconscience n’est pas ignorance

On confond souvent “ne pas savoir” et “ne pas avoir accès”. Ne pas savoir, c’est manquer de repères. Ne pas avoir accès, c’est comme si la porte du ressenti ne s’ouvrait pas, ou seulement par fragments. On peut comprendre avec précision ce qui se passe, et rester coupé de la sensation qui l’accompagne. On peut reconnaître une injustice et ne sentir ni colère ni tristesse sur le moment. On peut raconter un épisode dur avec un calme impeccable, comme si cela concernait quelqu’un d’autre.

Cette séparation peut être discrète, “fonctionnelle”, socialement valorisée. Elle ressemble à une compétence : tenir. Tenir le rôle, la famille, le travail, les liens. Dans certaines histoires, c’est une condition de survie : sentir aurait signifié s’effondrer, et s’effondrer aurait été dangereux. Alors on ajuste l’accès au dedans pour rester viable dehors.

Il y a là un point délicat : la conscience n’est pas un progrès moral. Elle n’est pas un sommet. Elle apparaît, se retire, se réorganise selon la sécurité. Notre vie intérieure n’obéit pas à un escalier, mais à des climats.

Quand le corps coupe le son

Si l’on se tourne vers le trauma au sens large — pas seulement les chocs, mais aussi l’exposition répétée à l’insécurité, à l’intrusion, à l’humiliation, à l’imprévisibilité — on voit comment “ne pas sentir” peut devenir une stratégie. L’organisme apprend : certains signaux internes m’emportent trop loin. Alors il simplifie, il met à distance. Non pas parce qu’il serait “défaillant”, mais parce qu’il cherche une stabilité minimale.

Parfois, c’est la pensée qui prend le relais. On analyse, on anticipe, on explique. On devient performant dans la lecture du dehors : le ton d’une voix, les règles tacites d’un groupe, les signes d’humeur. On peut même développer une empathie fine, tout en restant opaque à soi. Le lien est préservé, mais le prix peut être une forme d’exil intérieur : on est avec l’autre sans être vraiment avec soi.

Ce régime protège autant qu’il coûte. Il protège parce qu’il évite la noyade. Il coûte parce qu’il réduit l’accès à ce qui nous oriente subtilement : la nuance d’un oui, d’un non, d’un besoin, d’une limite. Ce qui s’éteint n’est pas seulement la douleur ; c’est aussi une part de la saveur du vivant.

À cet endroit, une phrase de Spinoza revient comme un rappel d’humilité : « Nul ne sait ce que peut un corps. » (Spinoza, Éthique). Le corps ne se résume pas à nos explications. Il invente des compromis, parfois étranges, parfois ingénieux, pour continuer.

Ce que la neuro éclaire, sans réduire

Les neurosciences ne disent pas tout de l’expérience humaine, mais elles offrent des repères sur la manière dont un organisme priorise l’information. Le système nerveux autonome ajuste respiration, rythme cardiaque, digestion, tonus musculaire. Quand il se met en mode mobilisation, l’attention se tourne volontiers vers l’extérieur : agir d’abord, sentir après. Quand il se met en mode retrait, l’accès à l’élan et à la nuance peut se resserrer.

On peut aussi évoquer le réseau de saillance : ce qui repère ce qui est “important” pour nous — un danger, une douleur, un signal social, une nouveauté. Quand ce réseau reste activé de façon chronique, le monde est scanné en continu. Le calme devient un calme surveillé. Et si le dehors est perçu comme prioritaire, l’attention a moins de place pour le dedans.

L’interoception, c’est la perception des signaux internes : respiration, chaleur, tensions, micro-émotions corporelles. Elle dépend de l’attention et du contexte. Un cerveau ne “reçoit” pas passivement : il prédit et filtre. Cette prédiction cérébrale, utile pour agir vite, peut aussi rendre certaines sensations moins accessibles si elles sont associées à un débordement. On peut alors vivre une régulation surtout “top-down” (par la pensée, le récit), qui garde à distance une régulation “bottom-up” (par les sensations, émotions et impulsions).

Mais dire cela ne suffit pas : il y a l’histoire, la relation, le social. Le corps et la psyché s’ajustent à des mondes. Et nos mondes n’ont pas tous la même douceur.

Symptômes silencieux et retour de sécurité

Un paradoxe apparaît : on peut ne pas se sentir en détresse, et pourtant vivre des signes corporels persistants. Une fatigue qui n’a pas de nom. Des tensions installées comme un décor. Une vigilance diffuse. Des alertes du corps qui se manifestent de façon ponctuelle ou s’installent plus durablement — sans que cela implique une cause unique. Le corps porte ce que la conscience ne traduit pas en émotions identifiées.

On peut alors fonctionner “au-dessus” de soi. On gère, on assure, on répond. Puis, quand l’environnement se calme, le signal revient : un épuisement, une irritabilité, une chute d’énergie. Ce n’est pas forcément “la vérité” qui surgit d’un coup ; c’est souvent un système qui relâche enfin une garde coûteuse.

Merleau-Ponty propose une formule précieuse pour rester ancré : « Le corps est notre moyen général d’avoir un monde. » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception). Si ce moyen d’avoir un monde se crispe, s’anesthésie, filtre, notre monde change. Et notre manière de nous y sentir change aussi.

Si “ne pas sentir” a été une intelligence, la question n’est pas de forcer la conscience. Elle serait plutôt : qu’est-ce qui rend le sentir possible, à nouveau, sans débordement ? Beaucoup d’expériences convergent vers une idée simple : la conscience intérieure s’ouvre quand la sécurité augmente. Sécurité corporelle, sécurité relationnelle, sécurité contextuelle.

Le retour n’a rien d’une illumination. Il est souvent modeste : un souffle qui descend un peu, une chaleur dans les mains, un micro-soulagement au contact d’un regard, un “non” qui apparaît comme une évidence tranquille. On pourrait dire que la conscience ne “monte” pas : elle revient là où l’organisme cesse — un peu — d’exiger la coupure. Et parfois, reconnaître la noblesse du détour suffit déjà à rouvrir une place : celle d’un dedans qui n’a plus besoin de se taire pour qu’on continue.

Bibliographie

  • Baruch SpinozaÉthique, GF Flammarion
  • Maurice Merleau-PontyPhénoménologie de la perception, Gallimard
  • Bessel van der KolkLe corps n’oublie rien, Albin Michel
  • Antonio R. DamasioL’erreur de Descartes, Odile Jacob
  • Boris CyrulnikUn merveilleux malheur, Odile Jacob

Série : Chemin de conscience

  • Ne pas sentir comme intelligencevous êtes ici
  • Conscience émergente et régulation
  • Conscience et attention
  • Retrait attentionnel
  • Régimes de conscience
  • Self sans saisie
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