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Le quatrième temps

une chronologie du temps qui s’écoule

Du temps saisonnier au temps métronomique : réhabiter Chronos par la chronesthésie, sans fuir la mesure sociale

Il y a des instants où le quatrième temps se laisse sentir sans bruit : une respiration qui s’approfondit, une transition qui n’est plus une coupure, une présence qui cesse de « gérer » et commence à habiter. On ne perd pas ses repères, on ne nie pas l’horloge, mais quelque chose se décolle à l’intérieur : le temps redevient un milieu, pas seulement une suite d’unités.

La trame de fond que l’on veut rendre plus nette est simple, et pourtant elle touche au cœur de nos vies modernes. Chronos, lorsqu’il a été conceptualisé, renvoyait vraisemblablement à un temps qui s’écoule en lien avec le monde et les corps : rythmes de la lumière, saisons, maturations, fatigue et reprise, lenteurs minérales, climats. Puis, à force de normalisation, de synchronisation et d’industrialisation, Chronos s’est rigidifié. L’écoulement a été traduit en intervalles égaux, jusqu’à devenir un métrono(r)me social, une isochronie qui s’impose comme évidence. Le quatrième temps ne propose pas de sortir de la mesure, mais d’en retrouver le sens premier : faire place à l’écoulement vivant, et remettre la mesure à sa place d’outil.

Pourquoi un quatrième temps ?

On connaît la triade Chronos, Kairos, Aion, comme une manière de ne pas réduire le temps à une seule dimension. Chronos ordonne la succession. Kairos signale le moment juste, celui qui « prend » parce qu’il arrive à propos. Aion ouvre une durée plus vaste, moins prise dans le découpage des instants. Et pourtant, même avec ces trois repères, on tombe vite sur une expérience contemporaine familière : on a la capacité de compter et de planifier, mais on perd l’accès stable au temps vécu, celui qui se dépose dans le corps et dans le lien.

Le quatrième temps nomme précisément cet accès. Il désigne le moment où l’on cesse de confondre le temps et ses instruments, où l’on retrouve une continuité sensible, capable de porter nos gestes, nos échanges, nos apprentissages. Il ne promet pas une vie « plus lente ». Il pointe une autre question, souvent plus juste : notre temps est-il habitable, ou seulement remplissable ?

1 — Cartographie des temps : de Chronos, Kairos, Aion à la chronesthésie

Si l’on garde Chronos, Kairos et Aion, c’est parce qu’ils permettent d’ouvrir la carte. Mais pour parler du quatrième temps avec précision, on a besoin d’un terme qui existe déjà et qui s’articule naturellement à ce que l’on décrit : la chronesthésie. En neuropsychologie, la chronesthésie désigne la conscience subjective du temps, le fait de se sentir soi-même dans une continuité, avec un avant, un maintenant, un après qui ne sont pas que des cases sur un calendrier.

Ce mot nous aide parce qu’il fait le pont entre deux régimes qui se confondent trop souvent. D’un côté, le temps comme convention sociale, indispensable pour se coordonner. De l’autre, le temps comme expérience, avec son épaisseur, ses vitesses, ses dilatations, ses rétrécissements. Le quatrième temps apparaît quand la chronesthésie cesse d’être entièrement colonisée par le temps compté, et se ré-ancre dans un Chronos plus vivant : non pas « contre » la mesure, mais plus profond qu’elle.

« Si personne ne me demande ce qu’est le temps, je le sais ; si on me le demande, je ne le sais plus. » (Saint Augustin, Confessions, livre XI)

Cette phrase dit bien le paradoxe : le temps est ce qu’on vit constamment, et ce qui se dérobe dès qu’on le réduit à un objet.

2 — Généalogie de l’isochronie (normalisation du temps)

L’isochronie, ici, ne désigne pas seulement un phénomène technique, mais un imaginaire social : l’égalité d’intervalle comme norme implicite du temps « sérieux ». Historiquement, on peut comprendre comment on en est arrivé là. Il a fallu synchroniser, coordonner, partager des repères communs, faire tenir des collectifs à grande échelle. Le temps mesuré a été un progrès, au sens où il a permis des coopérations inédites.

Le point sensible, c’est que la mesure n’est pas restée un langage commun. Elle a peu à peu pris le statut d’autorité. Ce qui ne s’énonce pas en unités devient difficile à défendre : le temps d’intégrer, le temps d’apprendre, le temps de guérir, le temps de créer, le temps de se relier. Tout cela existe, mais dans une culture isochrone, cela se justifie mal. On se surprend à demander : « Combien de temps ça prend ? », pensant un temps comptable et non vécu, comme si la question contenait déjà la vérité, alors qu’elle ne contient parfois que l’angoisse d’un tempo.

L’isochronie n’est pas seulement dehors. Elle s’intériorise. On finit par se juger à la cadence, à se comparer au rythme d’autrui, à confondre vitesse et valeur. Et l’on comprend alors pourquoi Chronos, au lieu d’évoquer un écoulement, évoque un devoir : tenir l’intervalle, ne pas décrocher, ne pas ralentir, rester « à l’heure ».

3 — Phénoménologie & clinique : l’expérience du 4ᵉ temps

Comment reconnaître le quatrième temps sans en faire une idée abstraite ? Souvent, on le repère par contraste. Dans un régime isochrone, la journée peut être pleine et pourtant peu vécue : les segments s’enchaînent, l’attention saute, les transitions s’effacent, et l’on arrive au soir avec l’impression d’avoir « fait » beaucoup sans avoir vraiment habité. Le temps a été consommé, plus que traversé.

Le quatrième temps, lui, se manifeste quand l’expérience recommence à se déposer. Pas forcément parce que l’on s’arrête longtemps, mais parce qu’un geste trouve sa continuité. Une conversation se met à respirer, et la relation cesse d’être une suite de réponses. Un travail cesse d’être une course, et redevient une trajectoire. On n’ajoute pas forcément du temps, on change la texture du temps.

Cliniquement, cela change aussi la manière de comprendre certaines souffrances. Ce n’est pas seulement « trop de choses à faire ». C’est parfois un rapport au temps devenu trop discontinu, trop compressé, où l’on ne peut plus sentir quand quelque chose commence, mûrit, se termine. Le quatrième temps n’est pas un remède universel ; c’est un repère pour reconnaître ce qui manque : une continuité vécue.

« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre. » (Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience)

La durée, chez Bergson, n’est pas un temps « lent ». C’est un temps qualitatif, un flux qui change de densité selon l’attention, l’émotion, le lien.

4 — Physio-chrono : ce que dit le corps des rythmes

Si l’on veut rester rigoureux sans devenir jargonneux, on peut dire ceci : le corps ne vit pas en intervalles égaux. Il vit en régulations. Il alterne activation et repos, concentration et relâchement, faim et satiété, effort et récupération. Même notre vigilance se déplace par vagues, et non par ligne droite. Lorsque l’on impose un tempo uniforme à ce tissu vivant, l’organisme peut tenir, mais souvent au prix d’un coût : tension de fond, sensation d’être « en retard » sans cesse, difficulté à descendre, sommeil qui ne prend plus.

Le quatrième temps réintroduit une évidence corporelle : la variabilité n’est pas un bug, c’est une intelligence. Elle sert à s’ajuster au monde, à préserver l’énergie, à intégrer les événements. Et c’est ici que la chronesthésie devient concrète : sentir le passage du temps, ce n’est pas seulement « savoir » qu’il passe, c’est percevoir sa cadence dans nos signaux internes, dans notre capacité à passer d’un état à l’autre.

On pourrait dire que l’isochronie nous entraîne à ignorer ces signaux tant qu’ils ne se transforment pas en symptômes. Le quatrième temps, lui, réhabilite la perception fine avant la rupture.

5 — Musique, normes et rubato : de l’unisson au vivant

La musique offre une image simple, parce qu’elle relie naturellement mesure et sens. Un métronome est précieux pour stabiliser, pour apprendre, pour coordonner. Mais si le métronome devient la finalité, la musique perd sa respiration. Le rubato, ces micro-écarts de tempo qui donnent au phrasé sa vie, ne détruit pas la mesure ; il la met au service du sens.

L’isochronie sociale ressemble à un métronome devenu souverain : l’égalité d’intervalle se présente comme la justesse elle-même. Or, dans le vivant, la justesse est relationnelle. Elle dépend d’un contexte, d’un état, d’un lien, d’une saison intérieure. Le quatrième temps, dans cette métaphore, serait la capacité de retrouver un rubato existentiel : non pas l’arbitraire, mais la nuance.

Cela explique pourquoi certaines vies « à l’heure » restent éprouvantes : elles sont en unisson permanent. Et pourquoi certaines vies chargées peuvent rester habitables : elles ont une polyrythmie, des respirations, des seuils, des variations.

6 — Systémique : boucles, délais, polyrythmie

Dans un système, tout ne va pas à la même vitesse. Il y a des boucles rapides et des boucles lentes, des effets immédiats et des effets différés. La relation, l’apprentissage, la confiance, la guérison, l’organisation collective : tout cela implique des délais. Pas des délais comme « retard », mais des délais comme structure. L’isochronie, en imposant un tempo unique, tend à écraser ces délais. On relance trop tôt, on conclut trop vite, on remplit les silences, on confond réactivité et réponse.

Le quatrième temps, ici, consiste à reconnaître la polyrythmie des systèmes. Une décision peut être rapide, mais son intégration ne l’est pas. Une parole peut être dite en quelques secondes, mais sa réception a besoin d’un temps d’accueil. Un changement peut être voulu immédiatement, mais ses boucles de stabilisation réclament des transitions. Quand on respecte cela, le système respire ; quand on l’écrase, il compense par des tensions.

Le quatrième temps n’est donc pas seulement intime. Il est aussi une écologie des boucles : rendre au délai sa dignité, et au rythme sa pluralité.

7 — Anthropologie, sociologie, théologies du temps

Nos sociétés ne vivent pas toutes sous la même autorité temporelle. Même à l’intérieur d’une culture moderne, on voit coexister des régimes de temps : celui du soin, celui du droit, celui de l’école, celui du marché, celui du deuil, celui de la création. L’isochronie tend à devenir la langue commune, mais elle ne convient pas à tout. Certaines temporalités se dégradent dès qu’on les force à l’égalité d’intervalle.

Là, la question devient presque théologique, au sens large : qu’est-ce qui fait autorité sur nos vies ? Quand l’horloge est l’autorité première, l’existence se mesure à la tenue du tempo. On « vaut » parce qu’on tient. Le quatrième temps propose une autre éthique, discrète mais ferme : la mesure sert la vie, et non l’inverse. Il réintroduit l’idée que le temps n’est pas seulement un stock à exploiter, mais un milieu à respecter.

Cette perspective évite aussi de réduire le problème à une morale individuelle. On ne choisit pas toujours son rythme. On subit des cadences, des contraintes, des précarités. Parler du quatrième temps n’a de sens que si l’on voit aussi la distribution sociale du temps, et la violence douce que peut représenter l’isochronie quand elle devient obligatoire.

8 — Débats, limites, angles morts

Dire que Chronos a été pensé comme un écoulement vivant peut paraître idéaliser un passé. Il faut rester prudent : les sociétés pré-industrielles avaient leurs contraintes, leurs rigidités, leurs violences. L’enjeu n’est pas de sanctifier un « naturel » perdu. L’enjeu est de reconnaître un glissement : quand la mesure devient exclusive, elle finit par faire oublier ce qu’elle mesurait.

Autre point de vigilance : la chronesthésie est un terme issu des sciences cognitives. Nous l’utilisons comme un repère d’expérience, en l’articulant au corps, au social, au symbolique. Cela demande de rester clair : on ne prétend pas démontrer, on cherche à nommer avec justesse ce que beaucoup vivent confusément.

Enfin, la marge de manœuvre n’est pas la même pour tout le monde. Certains disposent de souplesse, d’autres subissent des cadences. Si le quatrième temps devient un luxe, il perd son sens. Il doit pouvoir rester une boussole, même quand on ne peut pas changer la route : une manière de reconnaître ce qui manque, sans se juger d’en manquer.

9 — Rejouer la mesure

Rejouer la mesure, ce n’est pas casser l’horloge. C’est cesser de prendre l’horloge pour la définition du temps. Chronos, dans son sens profond, pourrait être l’écoulement du vivant ; la modernité l’a rendu calculable, puis normalisé, jusqu’à produire une isochronie qui s’intériorise et qui épuise. Le quatrième temps propose un retournement sobre : remettre la mesure au service de l’écoulement, et rendre au temps vécu sa continuité.

Cela peut sembler abstrait, mais on le reconnaît dans une sensation très concrète : le temps redevient habitable. On ne cherche plus seulement à remplir, on recommence à traverser. Et la chronesthésie, plutôt que de courir derrière des unités, retrouve sa fonction première : nous faire sentir que nous vivons dans le temps, et pas seulement contre lui.

Annexes — Glossaire et figures

Quand on dit Chronos, on parle ici de deux plans à distinguer sans les opposer : Chronos comme écoulement (celui des saisons, des maturations, des alternances) et Chronos comme mesure sociale (calendrier, horaires, synchronisation). Kairos désigne le moment opportun, celui qui devient juste parce qu’il arrive à propos, pas parce qu’il est « rentable ». Aion renvoie à une durée plus vaste, un horizon de continuité qui relativise la pression de l’instant.

L’isochronie désigne l’égalité d’intervalles devenue norme, au point que la variabilité du vivant est vécue comme un défaut. La chronesthésie désigne la conscience subjective du temps, le fait de se sentir soi-même dans une continuité temporelle. Le quatrième temps, enfin, nomme l’expérience où l’écoulement vivant redevient audible au cœur de la mesure, et où la mesure cesse de gouverner.

Bibliographie

  • Saint AugustinLes Confessions (Livre XI), Éditions du Seuil
  • Henri BergsonEssai sur les données immédiates de la conscience, Presses Universitaires de France
  • Norbert EliasDu temps, Fayard
  • Hartmut RosaAccélération, La Découverte
  • AristotePhysique, GF Flammarion

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